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Et la terre coule

 Meschonnic rejoint la poétique et l’éthique du visage développées par le philosophe Lévinas. Il prolonge le précédent recueil intitulé Tout entier visage se doublant de la voix dans le souvenir de Voyageur de la voix paru en 1985.
 L’Autre pourrait s’y inscrire en lettres majuscules tellement il est devenu important dans l’existence et la révélation du poète ou de l’homme. « Je me connais / c’est en toi / je ne me répète pas puisque / je vis / de tous mes moi / tous mes autres / nous infiniment uniques. » Tout le recueil s’inscrit dans la reconnaissance. Se connaître et se reconnaître soi-même en l’autre, autre et autre soi-même, devient un remerciement à cet autre qui offre gracieusement son visage. Les deux instances sensibles sont à déchiffrer dans une perpétuelle énigme. Elles sont un questionnement infini. Le Je et le Tu, encore est-il inutile de leur attribuer une majuscule puisque le poète l’efface lui-même, se rassemblent autour d’un « nous » bienveillant.
 Et la terre coule est le titre de la vie essentielle qui se dit à travers la brièveté et la simplicité des poèmes libres dans l’ombre même de la mort. « La vie est la passante en nous / ( ...) / », la vie est « l’enfant dans nos yeux / le sentir femme de l’homme en nous / le sens de ce qui ne sait pas. » Meschonnic nous présente un corps voyant et pensant aussi concentré sur l’autre que sur lui-même et dans le mouvement de l’aller-retour. « Et les mains aussi elles pensent / chaque plus petite part de moi. »
 Une pointe de juste révolte surgit parfois au milieu d’un poème pour tenter de réveiller les consciences bien-pensantes ou de chacun d’entre nous jusque dans la redondance de certains termes phares. Ainsi ne faut-il plus se taire : « laisser faire / ne fait pas de bruit / se taire / ne fait pas de bruit / mais tout ce silence / de tous ceux qui se taisent / fait un bruit à ne plus vivre / mentir ne fait pas de bruit / mais mentir mentir sur mentir / finit par faire un bruit à ne plus / s’entendre / un bruit de fin du monde/ (...) » Le poète espère réveiller chacun de nous au bien qu’il nomme « offrande ». Il veut écrire ce qu’il « déchiffre », « déchiffrer » ce qui est absent. 
 Le lecteur de poésie finit par se glisser dans la double figure du poète pour qui « à chaque inscription / nouvelle / [il perd] ce qu’[il savait] » pour relancer l’apprentissage. Il se découvre ignorant et nouveau dans une négation qui s’optimise en un véritable être à soi-même où le savoir, la recherche et l’être en perpétuel mouvement se superposent, s’alignent, se suivent.
Si rien n’est jamais acquis dans l’écriture et, qu’au contraire, le poète se découvre ignorant et toujours apprenant, il considère qu’écrire est une ombre illuminante. Meschonnic s’inscrit dans le bonheur de l’écriture et non pas dans sa souffrance. La découverte que tout est à redécouvrir fait partie de cette source heureuse dans la multiplication des sens, existentiels et sémantiques. Le poète n’est fait que de sensations, de mots, d’images et de révélations. En leur absence, il n’existe plus. Ce n’est certainement pas dans les basses réalités véhiculées dans les journaux sur lesquelles peuvent se greffer ces lumières mais dans les fragments presque insignifiants du monde tel que l’oiseau dans le ciel.
 Meschonnic est dans la totalité, et s’il perçoit le fragment de la totalité c’est pour mieux atteindre la totalité par assemblage des fragments ou des « instants » mis bout à bout. Le dernier mot d’ordre n’est pas le moindre en référence aux dieux qui nous disent qu’ « on ne s’aime jamais assez ». Le « on » est-il un « nous » ou un « je » impersonnalisé ? Toujours est-il que l’action du Bien ne peut être étendue que dans l’amour de soi, amour dirigé ensuite vers l’autre ainsi que les derniers poèmes de l’abondance de l’être au monde le figure.