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Et la terre coule

 Dans un entretien avec Jacques Ancet paru dans un numéro hors série de la revue Prétexte, Henri Meschonnic affirmait avec raison : « On perd le poème au moment où on en parle. » Son dernier recueil Et la terre coule laisse parler le poème qui s’insuffle tout à la fois dans l’âme et dans les sens.
 Dans ce même entretien, le poète ne soutenait-il pas que « le travail de la poésie, c’est peut-être de mettre le maximum du corps dans le langage »  ? Dans les poèmes d’Henri Meschonnic, la terre et le sang ont partie liée, ils traversent son corps, irriguent son esprit : « c’est toutes les vies / qui me fondent / et me font de ma mémoire / un bois d’oublis / où je marche / pour mieux m’entendre ».
 Le « bois d’oublis » ouvre à l’âme un espace illimité où « l’infini / s’accroît en nous ». Mémoire et oublis se contractent dans une ambivalence qui crée ce que Bachelard nommait « l’instant poétique ». Dans le « bois d’oublis » où l’auteur marche pour mieux s’entendre, on atteint la référence autosynchrone, au centre de soi, sans vie périphérique : « je deviens / ce que je vois / les larmes du monde / c’est moi ». Le poète transmute la matière dans des mots qui nous traversent comme ils ont cheminé dans le corps du poète. Ils nous irriguent à leur tour, ils coulent en nous car « le commencement du monde c’est / nous en nous c’est tout ce qui / se fait de nous sans que nous / le sachions avec la fête / dans les yeux dans les mains dans / ce qui se passe de nous entre / tout le temps de tous les corps ».
 Ce que l’on ne peut saisir de nous, c’est à dire l’essentiel du je dans l’être, seul le poème peut le faire. Entre le poète et le je, l’intervalle se réduit pour atteindre la source où jaillit le je. Mais le je n’est jamais le commencement, il est toujours le lieu du passage où le langage nous met au monde : « et l’arbre / c’est en moi / qu’il pousse / je continue / en lui ». En allant au plus nu de l’âme, dans l’épure du mot qui s’éclaire dans le même temps qu’il se perd : « j’ombre en avançant dans la lumière », Henri Meschonnic nous tient dans cette simultanéité essentielle où ,seul dans notre je, nous pressentons avec l’auteur dont la voix se confond avec la nôtre que « je n’ai plus à chercher / à comprendre / puisque je suis / moi-même / l’inconnu qui arrive / au sens ».
 Et toujours « c’est le silence qu’on entend », il est l’écho des mots qui nous fondent, il est à la fois la mémoire du monde et le terreau de notre mort où les mots dans le je nous ramènent inexorablement car « ces histoires vivent la mort » cependant que « moi la vie / je marche / de soleil en soleil ».