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Entretien avec Alain Suied

En juin 1984 a paru dans la revue Autour de la littérature un très intéressant entretien d’Alain Suied avec François Xavier Jaujard, directeur des Éditions Granit, qui publia deux recueils de Suied : La lumière de l’origine (1988) et L’être dans la nuit du monde (1991). Nous reproduisons ici ce texte peu connu. 

Pourriez-vous définir la place du poète dans le siècle  

Il n’y a pas de culture, il n’y a pas de civilisation s’il n’y a pas de place pour l’autre, c’est l’autre qui nous détermine et qui nous fait vivre parce qu’il est à l’intérieur de nous. L’autre est à la fois une nécessité et un combat, et pour moi le poète, aujourd’hui, c’est celui qui pleure la disparition de l’autre, qui appelle à sa renaissance. Tous les poètes que j’aime, qui ont traversé ce siècle : Lorca, Mandelstam, Jean-Paul de Dadelsen, Armand Robin, Fondane, sont marqués du sceau de la victime, ils ont pris parti pour elle.

La parole et le langage portent notre vérité, la trace de notre condition humaine  ; ils viennent de très loin, et chacun ignore qu’ils viennent d’une prison, d’une éducation, d’une aliénation. Dans mes poèmes, j’essaie de faire comprendre à chacun que le langage est aliéné, et que la poésie est une libération par rapport à cette aliénation. La poésie, à mon sens, c’est à la fois le déchirement de dire aux autres : nous sommes prisonniers de la condition humaine – et de dire : la parole poétique, c’est une clef pour être lucide, pour le savoir, et pour comprendre que ce que proposaient les humanistes peut se réaliser si chacun est conscient de son aliénation et accepte d’aller vers l’autre ; si on accepte de ne plus voir dans le poème seulement ce miroir, que depuis vingt ans on a fabriqué de toutes pièces dans l’histoire de la poésie française : ces pages blanches et ces quelques mots épars qui sont le peu qu’arrive à dire, le peu de générosité qu’arrive à donner un poète. La poésie brise les miroirs, elle est ironique par rapport au narcissisme et à l’égocentrisme qui se multiplient à notre époque.

Pourriez-vous retracer votre cheminement depuis vos premiers livres jusqu’au plus récent ?

Le Silence est un poème qui date des années 68-69, C’est la langue a paru en 1973, il y avait à ce moment-là en moi une parole de rupture, de cassure par rapport aux illusions de la langue. C’est la langue était à la fois une énonciation et une dénonciation. Il y avait là comme une révolte contre le langage, mais cela n’a pas suffi, il fallait malgré tout dire et partager autre chose. C’est à partir de là qu’intervient pour moi cette dimension de l’autre. Je ne pouvais plus m’en tenir à l’exploration de ma propre histoire, il fallait à tour prix faire admettre au lecteur que la poésie est un partage avec lui, avec le cheminement d’une pensée.

Mes poèmes plus récents portent la trace d’une pensée, ils tentent de déterniner si la poésie peut admettre la pensée, la faire entendre et la faire vivre dans un poème. Je ne renie rien de mes premiers recueils, je crois qu’il y avait là une intuition très violente de la condition humaine. J’ai tenté dans mes derniers recueils de parler du travail poétique, d’aborder des thèmes comme la peur, l’amour, et de faire en sorte que ces thèmes puissent être renouvelés dans une parole personnelle, qui soit poésie et pensée vivante. 

Il y a de plus en plus dans votre œuvre la volonté d’un discours, donc le risque d’être discursif ? 

Le mot discours, je l’emploie dans son sens originel, c’est-à-dire dis-cours, ce qui rompt le cours, le cours de cette musique intérieure que beaucoup croient être leur poésie, et qui n’est que la répétition de ce qui a déjà été dit avant eux. Le discours, ce n’est pas un système. La poésie, par sa dis-proportion par rapport à l’imaginaire, creuse le réel et l’interroge.

Ma poésie est une poésie de marcheur et j’avance, parce que c’est à la mesure de l’homme de marcher et d’avancer. Je l’ai écrit : « J’avance dans un espace privé de sens. » La question du sens se pose aujourd’hui. Ce sens nous rappelle que le monde n’est absolument pas donné, que les mots ne nous donnent pas le monde, que le monde est toujours à découvrir, à venir, et que nous devons toujours être comme le premier homme découvrant le monde. L’extraordinaire du monde n’est pas de nous accueillir, c’est d’être là. Notre vision ne fait pas sens. Ce qui fait sens c’est la morale, la passion de l’autre qu’on choisit, mais l’espace et le monde sont toujours inconnus, insignifiants.

La vérité du poète aujourd’hui est de dire que les mots ne suffisent plus pour explorer un monde qu’ils n’ont pas mission de posséder, de détenir ; au contraire les mots sont là simplement pour jeter un pont parmi d’autres vers un univers infini et infiniment inconnaissable. 

 Dans tous vos recueils, particulièrement dans les deux derniers, vous faites référence à un vécu très personnel. 
 Ma poésie fait corps avec mon vécu. Il y a le désir chez moi d’exprimer une parole humaine limitée à ce que je vis, mais il y a aussitôt une volonté, une nécessité de dépassement. Nous ne sommes que des êtres de symboles. Shakespeare en avait eu l’intuition dans sa fameuse phrase du Songe d’une nuit d’été  : « Nous sommes de cette étoffe dont les rêves sont faits. » Ma poésie, forcément, part de moi, mais surtout elle n’est pas narcissique, elle n’arrive pas à moi, elle arrive au monde, elle arrive aux autres, et là s’effectue ce qui est vraiment la poésie, c’est-à-dire le questionnement du monde parce qu’il est infiniment questionnable, et chaque jour différent, chaque jour en devenir et infiniment le même. >

Ma poésie est une poésie pour la voix, c’est une poésie qui sort du livre. Il m’arrive d’écrire des poèmes de circonstances et des articles de critique pour m’affronter avec des réalités différentes, pour être persuadé que ma parole poétique est vivante, sensible à mon propre développement intérieur comme à tout ce qui m’entoure. De ce faisceau de rencontres, de différences, de hasards, d’accidents, j’essaie de savoir si cette parole va changer dans sa vérité profonde.

Ce qui compte pour moi, c’est d’habiter le réel, d’habiter le monde et de rester moi-même en même temps. Ces poèmes de circonstances auxquels je faisais allusion sont une façon de rendre présente la poésie dans un discours où elle n’a pas, en général, sa place, dans des revues qui ne l’accueillent pas habituellement, et aussi sous une forme qui n’est pas admise dans la réalité illusoire de l’information et dans la fiction journalistique. Lorsque de tels poèmes interviennent là où ils n’ont rien à faire, ce n’est pas le poème qui est poétique, c’est cet acte même qui est poétique, je veux dire que la poésie subvertit la fiction qui est à l’entour du poème.

La poésie nous rappelle que l’origine du monde est toujours présente dans chaque objet de la vie. Nous sommes toujours dans le devenir héraclitéen, et la poésie est la mémoire de ce devenir.