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Enquête sur les domaines mouvants

 L’un des premiers attraits de ce livre, c’est qu’il comporte plusieurs recueils en un : clairement divisé en deux sections, elles-mêmes subdivisées, les tons et les formes en sont extrêmement variés.
 L’unité ? Elle est dans la constante jubilation que procure le contraste entre les hauteurs poétiques où nous nous trouvons entraînés (nous enquêtons...) et la sèche volonté de découpage des territoires suggérée dans un sourire par le titre, et surtout par le document placé en exergue (Feuda gabalorum, daté de 1307, minutieuse mise au point en latin pour déterminer les droits de propriété respectifs du roi de France et d’un évêque, un bijou juridique !). La poésie résiste aux découpages trop précis, aime les terrains vagues et la constante la plus profonde ici est la mouvance d’échanges permanents — très rilkéenne--- entre notre être et la présence du monde, les deux étant pour l’auteur animés d’une Présence sensible notamment dans la série intitulée « Mon petit oratoire ». Nombre d’images traduisent le flou vital : nous avons une « essence commune aux oiseaux », « les arbres nous disent mieux à travers leurs feuillages »...
 On n’en finirait pas de citer semblables interactions, quotidiennes ou cosmiques. Le « je » reste vague (rares occurrences), perdu dans une belle ubiquité. Un poème sur l’existence des jardins dans le inonde intérieur l’exprime subtilement : « Nous pourrons faire le tour par le jardin, / d’y être entré deux fois je n’entre plus, / j’ai laissé croître le nombre des jardins... » L’auteur a le don des correspondances par lesquelles tout se mêle et se répond : « Les grillons prêtent / leur voix aux plus / lointaines étoiles. » Le lecteur peut y faire sa moisson de formulations somptueuses. Les innovations typographiques ont ici une sorte de nécessité : les poèmes en deux temps nettement séparés ou très différemment disposés font comme une illustration du fait que l’écriture même est sujette au vent, qui défie les frontières.
 Enfin, on trouvera au fil des pages quelques-uns de ces beaux « renversement de perspective dans le monde » qui sont une clef de poésie. Par exemple le jeu entre les lèvres et la soif, affectionné et chargé de sens quant à la requête infinie du poète : « Rivière, goûte à mes lèvres... ». L’amour et l’Amour coulent doucement là-dessous. Voici un livre qui laisse une impression particulière de rêverie, de richesse intérieure, d’art magique du langage. Une belle quête.