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Emily Dickinson

 Les éditions Arfuyen nous comblent en publiant Vivre avant l’éveil, un admirable recueil bilingue des poèmes d’Emily Dickinson. Cet écrivain américain de la deuxième moitié du 19e siècle y apparaît dans sa modernité.
 Ces textes sont tendus vers l’élévation spirituelle, tout dépouillés des accidents terrestres. Emily Dickinson, en effet, dépasse son aventure quotidienne pour évoquer l’errance de toute âme jetée dans ce bas monde. Elle emploie les majuscules pour s’élever aux « grands archétypes selon la nature et la mesure desquels l’homme intérieur est formé », comme le dit Margherita Guidacci dans son excellente postface.
 Peu à peu, ces mots élus, présentés comme des étapes du voyage spirituel, constituent une géographie intérieure d’une irré¬sistible beauté, où règnent la Lumière, les Bois Secrets, le Matin Meilleur, les Chambres d’Albâtre. La vraie vie se résume à l’attente des signes : ceux de notre détresse, ceux des bonheurs à venir, ceux de notre vie passagère, ceux de la mort, enfin, comme l’« Ombre longue » qui annonce le couchant à « L’Herbe étonnée ».
 Emily Dickinson évoque les mystères religieux en mêlant l’ésotérisme et les mots les plus simples de la prière. Baignant dans l’austère spiritualité de la Nouvelle Angleterre, elle dit son trajet religieux au moyen des cantiques et des images bibliques : le mariage divin, la voie où titube la roue du chariot, ou bien, dans un verger, l’âme qui mûrit et attend de tomber.
 Ce poète qui a dédaigné la publication nous touche par son renoncement, délaissant dans ses vers toute vanité d’écrivain et retenant tout lyrisme. C’est pourtant une âme inquiète, extrême¬ment attachante, qui se révèle dans des poèmes en courts fragments, comme des notes d’une expérience intime. Tout se passe « avant l’éveil » de l’arrivée du Seigneur, dans ce temps de vie qui est ressenti comme une tumultueuse douleur pleine de beautés. Du fond de cet exil s’élève une voix déchirée entre l’ascension et la chute, aspirant à la mort et la redoutant, désespérée par la solitude des êtres. Les textes sont syncopés et le tempo est toujours haletant, même pour évoquer la paix « Seigneur,/ Maître – j’ai déjà vu – ce visage ! »... Humble secousse qui est comme la douleur du vivant.
 Comment ignorer enfin la fascinante poésie de ces textes ? Quelles splendides peintures des douloureuses merveilles de ce bas monde ! Telle est la Maison d’une Rose : « Le ravage d’une Brise / L’inondation de la Rosée / En font s’enfuir les murs ».