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Édith de la Héronnière

 Dans le train qui la mène vers la Sicile, l’étudiant pose à la voyageuse cette question : « Et vous, quelle est votre philosophie ? » Et tout se précise. Ce qui l’a menée à l’écriture, ce qui la pousse vers cette île, c’est une même nécessité : « Au plus intime est une guerre. (…) Au plus près du réel cette expérience première d’un impossible – ce je ne sais quoi avec lequel vous ne pouvez trouver d’arrangement. (…) A l’origine, pas même une blessure, une négligence, quelque chose de bénin qui se tourne en destin, un petit coup de bistouri intempestif qui vous déglingue la forme, presque rien. Ensuite ne subsiste que le réel : cette guerre à mener chaque jour ad aeternitatem. »
 Du volcan au chaos, journal sicilien, publié en 2002, était le récit d’une rencontre du réel sur les chemins de la grande île, si familière et toujours inquiétante pourtant dans son intime sauvagerie. Le recueil de courtes scènes auxquelles Édith de la Héronnière a donné le nom de Guerres nous met face à une réalité tout aussi dure et étrange, plus cruelle encore, sans aucun doute, de n’être plus parée des prestiges du dépaysement et de la culture. Ce voyage-ci est presque immobile : plongée dans le monde minuscule des insectes et des herbes, regards sur les destins non moins dérisoires des hommes, des arbres et des pierres.
 La masse énorme d’un humain s’avance sur le pré : « Sous le poids du passant, les tiges frêles se plaquent au sol, s’écrasent la joue contre la rude surface du gneiss et pissent un sang vert. Ce jus de sève assassinée se mêle à la substance d’une coccinelle qui croyait avoir trouvé sur le brin d’herbe une piste d’envol. Il n’y aura plus pour elle de battements d’ailes périlleux » (Le pas). Il n’est pas question de nous émouvoir sur ces menus malheurs, ni même de nous montrer la relativité des nôtres : simplement d’élargir le champ de notre vision. Que nous cessions de ne porter notre regard que sur nous-mêmes, pour l’ouvrir au moins à ce qui nous est le plus proche : une araignée au travail, un scarabée qui meurt, l’éclosion d’un œuf. Événements infimes, destins insaisissables. « L’ellipse, constatait la narratrice du voyage en Sicile, est une loi métaphysique trop éloignée des lois du marché pour qu’on y prête attention. Mais comment survivre sans elle ? Car l’intime subsiste comme la région la plus secrète des choses, celle qui ne donne pas prise à l’exploitation. »
 C’est dans cette intimité oubliée de notre monde que nous introduisent ces Guerres. Cette discrète agonie tout auprès de nous : « Il se hisse sur ses arrières, lève sa carapace noire à la verticale, envoie ses antennes le plus loin possible en avant – éclaireuses. Il ne voit pas le haut du mur. Bientôt il lui faut redescendre à cause de l’engourdissement » (Le carabe). La désespérance sordide à force d’être banale : « Tout son être porte le verre à ses lèvres et avale cette mort si délicieuse, si peu brutale – cette mort si facile qu’on voudrait tous les jours pouvoir mourir ainsi » (Waterloo). Et ce grand épouvantail dressé dans le champ comme le signe incompréhensible de nos propres terreurs : « Les bras en croix, il a l’air d’un supplicié fiché en terre, voué à des agonies illimitées. Ses haillons pendent. Un haut-de-forme grotesque le coiffe de travers comme par un fait exprès. Le vent agite ses chiffons de fortune et donne parfois des ailes à ses basques en guenilles » (Crucifixion).