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Édith de la Héronnière

 Des drames muets, vingt et un textes brefs aux phrases comme ciselées d’un burin cruel et précis, des réalités surprises dans leur épaisseur ambiguë, de la vie parfois aussi ténue que violente, le recueil que nous propose Édith de la Héronnière a la beauté sobre et secrète des ombres de nuages d’orage s’approchant d’un paisible paysage.
 Ce qu’elle donne à voir, c’est la guerre à l’intérieur de la vie, la complicité profonde unissant les forces d’ordre et de désordre, la vie toujours sous la menace de la mort. Qu’il s’agisse de giroflées dont la persistance à vivre peut venir à bout du plus sacré des monuments, d’un insecte qu’un enfant a emprisonné dans une boîte d’allumettes, d’un mot qu’on a sur le bout de la langue, des séquelles du saccage de Rome par les Goths, ou d’une chevelure de mère qui blanchit en une nuit, « le lendemain du jour où elle sut que son enfant ne reviendrait pas de la guerre », c’est la violence et l’inquiétante étrangeté de l’enchaînement des choses d’ici-bas qui sont illustrées.
 L’âpreté du vivre, aussi, comme l’invincible obscurité du destin, ou le processus de l’universelle mue mêlant sans cesse la vie à la mort, tirant l’une de l’autre ou associant les forces de mort à l’apparition d’une nouvelle vie, comme lorsque le pas du promeneur, qui a écrasé toute la vie qu’abrite une touffe d’herbe, fend, dans le même geste, « l’imperceptible graine d’où les pluies de printemps feront naître une crécelle des prés ». Ces massacres fécondants, ces oxymores édifiants, cette sorte de grâce qui se devine parfois en creux sous l’acharnement quotidien de la mort, donnent à la question de l’être et du néant une présence, un cadre et une couleur, au coeur desquels la vie paraît dérisoirement minuscule et fragile, ce que Héraclite, cité en exergue, traduisait à sa façon en disant que « la guerre est le père de tout, le roi de tout ».
 Passant d’un règne à l’autre – du végétal à l’humain comme du minéral à l’animal – Édith de la Héronnière, d’une voix nue et à l’émotion magnifiquement contenue, rend quasi visible le travail du temps et cette violence à l’oeuvre derrière toute les formes de métamorphose du réel. Une écriture de la perte et de la continuité, qui laisserait entrevoir, comme en filigrane, quelques manifestations des amours tumultueuses d’Éros et de Thanatos.