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Écrits des Maîtres soufis

 Le soufisme désigne l’ensemble des courants et des confréries mystiques de l’islam. Si quelques grands noms sont parvenus jusqu’à nos oreilles, voire sous nos yeux, comme Rûmî, Ibn Arabi, Sohravardi ou Hallaj et ce dernier notamment grâce à Louis Massignon, nous ignorons pour l’essentiel l’importance et même l’étendue géographique de ces écoles de spiritualité dont la tradition s’est perpétuée jusqu’à nos jours. C’est pourquoi on peut saluer les trois volumes d’écrits qui paraissent aujourd’hui, dans une traduction de l’arabe et du persan et avec la présentation éclairante de Stéphane Ruspoli. Ce grand nom de l’orientalisme a également traduit Hallaj ou Ibn Arabi. Il a été l’élève d’Henry Corbin.
 La lignée mystique qu’il nous fait découvrir aujourd’hui est celle des « kubrawis », du nom de son fondateur, Najm Kubra, dont trois traités constituent la matière du premier volume, les deux autres étant consacrés, soit à un compagnon et disciple direct du Maître, Bagdadî, soit à des figures plus tardives qui ont animé dans son sillage jusqu’au XVe siècle cette tradition ésotérique. Pratiquement disparue aujourd’hui, une de ses branches s’est maintenue en Iran malgré la pression du pouvoir chiite, peu favorable à cette expression de l’islam mystique qui échappe à son contrôle.
 Najm Kubra est né en 1145 à Khwarezm, au sud de la mer d’Aral dans la région de l’ancien Turkestan qui surplombe l’Afghanistan. Il est mort en 1220 à près de quatre-vingts ans, debout sur son cheval et les armes à la main quand les hordes mongoles de Gengis Khan déferlaient sur l’empire musulman et en particulier dans sa ville en massacrant la population. Sa réputation de sainteté et d’homme de savoir lui avait pourtant valu d’être invité à passer au service du tyran mais il avait repoussé la proposition. Cette mort héroïque va en outre lui conférer le statut de martyr.
 Le premier des trois traités rassemblés par Stéphane Ruspoli, « Les dix fondements de la vie spirituelle » peut être considéré comme la règle monastique de la confrérie. Mais dans la lignée de Hallaj, Kubra s’y montre constamment soucieux d’analyser les états mystiques et leur pouvoir de transformation de la conscience. Il s’inscrit ainsi dans la phase de renouvellement de la tradition prophétique de l’islam, parvenu au contact des communautés chrétiennes et manichéennes qui lui ont transmis l’héritage de la philosophie grecque. Après les premiers temps de l’assimilation, le soufisme médiéval va accentuer ces tendances spéculatives et, comme chez Kubra, développer dans son programme ascétique les considérations cosmologiques et les motifs gnostiques comme la conception de l’homme prisonnier d’un monde ténébreux, avec la métaphore du puits pour représenter la condition du novice. L’influence manichéenne apparaît, quant à elle, dans la notion du « jumeau céleste », le guide tutélaire de l’âme. Et comme le relève Stéphane Ruspoli, Kubra « accorde une place prépondérante à l’anthropologie spirituelle qui postule un rapport analogique entre le microcosme et le macrocosme. » Si tout l’univers est un miroir de la puissance du Créateur, c’est l’âme qui le perçoit à mesure qu’elle se cherche elle-même.
 L’autre influence sur le soufisme médiéval que signale Ruspoli vient du monachisme chrétien, déjà bien constitué à l’époque. L’érémitisme originaire des Pères du désert, Antoine ou Pacôme mais aussi la règle monastique, Jean Climaque ou la Philocalie des Pères neptiques. La retraite, le silence, la lutte contre les tentations sont communs au soufisme et au monachisme chrétien. L’union du cœur avec la divinité, la paix intérieure qu’elle procure apparente l’hésychia des moines à la sakîna dont parle Kubra. Autres attitudes communes qui feront leur chemin dans la mystique jusqu’à Maître Eckhart et au-delà : le renoncement et le détachement.
 Le stade ultime de l’union à la divinité, c’est la mort volontaire. Ici encore, Hallaj le crucifié est un modèle, avec le psaume récité avant la fin : « Tuez-moi mes fidèles … ». Tous les soufis le suivent peu ou prou dans cet abandon et une formule revient comme un leitmotiv dans la règle de Kubra à toutes les étapes de la progression ascétique : « comme lorsqu’on meurt ». Il s’agit de l’accomplissement final, de l’anéantissement de soi, un état de béatitude qui augure d’une renaissance mais encourt le risque vital. Lorsque Hallaj prononça les mots qui décidèrent de sa mise à mort, il affirmait sereinement une certitude à venir : « Je suis Dieu ».