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« Donnez-nous des maîtres qui célèbrent l’Ici-Bas »

C’est un curieux petit livre que l’extrait de la correspondance de Rilke qui nous est offert par Arfuyen. Il s’agit des lettres à Emile Verhaeren, rencontré à Saint-Cloud en 1905. avec quelques lettres complémentaires et une création de Rilke lors de la seconde période des Élégies (1922) : la « Lettre du jeune travailleur ». Cette lettre est adressée à V. (Verhaeren. mort en 1916) pour se plaindre d’une éducation chrétienne aliénante.

La préface de Stéphane Lambert lie la gerbe de ce petit dossier, en insistant sur l’affection de Rilke pour Verhaeren, fondée sur l’accueil et la confiance de celui-ci qui contrastait avec l’attitude d’autres grands artistes comme Tolstoï ou Rodin. Il avait besoin de l’encouragement que représentait pour lui le travail créateur des autres et, dans le cas de Verhaeren, de sa foi en l’homme, de son pari en faveur de la vie. Cependant, malgré son admiration pour le recueil posthume Les Flammes hautes (1919) et sa joie d’apprendre qu’il n’avait pas été rejeté par lui en tant qu’Allemand, Rilke prend ses distances dans la « Lettre » à l’égard de l’adhésion de Verhaeren à la modernité et de son combat pour changer le monde.

Les lettres qui sont adressées à ce dernier ne sont pas passionnantes en elles-mêmes, et ce sont plutôt les notes abondantes et précises qui retiennent l’attention. Je note tout de même un passage étonnant qui se réfère au fait que le poète belge ne lisait pas l’allemand : « Quelquefois je suis triste, c’est vrai, que mes livres vous restent fermés, puisque je me transforme ou pour ainsi dire j’entre de plus en plus dans ce que je fais, et vous ne saurez jamais qui je suis » (p. 38).

En revanche, la longue « Lettre du jeune travailleur » est un texte important dont voici l’essentiel. On nous présente un Christ qui exige tout de nous alors qu’il ignore notre vie ; ce qu’il a de lumineux est maintenant dissous, et le dolorisme insupportable ne vient pas de lui ; il faut comme lui chercher Dieu, alors qu’on a fait du christianisme un « métier », fondé sur le mirage du Ciel et sur l’ascèse, sur la dégradation et la dépréciation de l’ici-bas ; celui-ci.

Dieu nous le confie : pris avec amour et étonnement, il peut nous combler ; les grands bâtiments ecclésiastiques sont des contre-signes, mais on éprouve une accalmie presque religieuse dans les vieilles églises ; dans le champ social, la soumission est une visée plus haute, menant plus loin que la révolte ; il faut dépasser surtout l’horrible refoulement d’origine chrétienne et découvrir le bonheur de la sexualité.

Un texte écrit avec une sorte de passion laissant pressentir que l’auteur ne se tient pas loin derrière le scripteur fictif.