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Don de l’ébriété

 Pour la première fois, un livre de poèmes de Claudio Rodríguez (1934-1999) est traduit en français, avec une préface d’Antonio Gamoneda qui salue en son prédécesseur l’un des grands écrivains espagnols du XX° siècle.
 Grâce à Laurence Breysse-Chanet, qui vient d’obtenir pour ce magnifique travail le Prix de traduction Nelly Sachs 2010 – désormais associé au palmarès strasbourgeois de l’Association Capitale européenne des littératures –, voici que cette œuvre prend place dans la collection Neige chez Arfuyen à côté de prestigieuses signatures : Arp, Blake, Sinisgalli, Hopkins, Katz, Rilke, Lagerkvist, etc.
 On est pris dès le premier vers – « Siempre la claridad viene del cielo » –, entraîné et séduit par ce cantique d’une vingtaine de chants. Un long poème qui, par ses images, sa syntaxe, son souffle, nous étourdit et nous ravit. « C’est fait : l’air d’aujourd’hui a son cantique ». Où le lecteur ne peut que s’incliner devant la beauté, la justesse, l’originalité de l’inspiration. À suivre ces chants à la fois amples et serrés en hendécasyllabes, on a l’impression non seulement de suivre la voix du poète, mais d’entendre sa marche, sa respiration, et de découvrir ces paysages de la Castille, de tenir à portée de nos sens « le linge étendu de la neige ».
 Rodríguez « a besoin de vivre dans les choses », et d’abord dans la nature, qu’il interroge jusqu’à plus soif. Il sait nous faire entendre « la musique de novembre » et celle des autres saisons, et celle de sa langue. Rythme et richesse de l’image, en quoi il approche parfois le Rilke des Sonnets à Orphée, et surtout Rimbaud, à qui il a consacré un mémoire universitaire en 1953 – l’année de la parution du Don de l’ébriété, le premier de ses cinq recueils couronnés par de grands Prix en Espagne.
 Le poète est à l’écoute de l’univers - jusqu’à en saisir le corps à travers ses mots, et sentir de la sorte « mille battements qui l’illuminent ». « Aube, source, mer, colline » – tout fait image dans son regard, et nous fait partager cette ivresse, cette musique de la vie et de la nature, en une « ébriété » lyrique que l’on ressent comme une incantation.