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Don de l’ébriété

 Don de l’ébriété est le premier recueil écrit par Rodriguez à l’âge de dix-sept ans lors de ses escapades dans la campagne sous la dictature franquiste. Il rejoint le Rimbaud des fugues écrivant Sensations tant pour les illuminations recherchées et vécues que pour la mince production poétique laissée. Le poète vit ce qu’il écrit car c’est le vivre qui le fait écrire. Le vivant parle dans cette langue.

La traductrice nous présente Don de l’ébriété comme « un état de rapt et d’enthousiasme », la « promesse d’une harmonie cosmique pour un moi dépossédé de lui-même » adressé à la mère. Les remarques que Rodriguez formule à propos des poèmes rimbaldiens sont celles que la traductrice reprend pour caractériser la création même de Rodriguez. « Les hendécasyllabes de Don se lancent à leur façon à la conquête de la liberté libre, en creusant l’espace traditionnel du vers, en l’ouvrant à la multiplication des enjambements, en y inscrivant une oralité, une danse de la voix », écrit-elle. La traductrice transformera ces vers en décasyllabes qui permettent en français de conserver la danse de la voix en décentrant l’hémistiche. Les enjambements quant à eux favorisent le franchissement.des limites tout en suggérant un infini. Rodriguez a su retranscrire un « rythme d’affection pure ».

La ferveur, l’emportement qui éclaire l’âme et ce qui nous entoure fait son entrée dès les premiers vers : « La clarté toujours nous parvient du ciel / c’est un don (...). » Traversant la campagne, le poète fait vivre la nature et lui appose une conscience. Elle pense à travers les mots avec un désir d’éternité. « L’ardeur de la pensée s’avance contenue, / s’infiltrant dans les choses, les entrouvrant / pour y déposer son éclat, avant / d’en tirer une nouvelle clarté. » Il dresse un éloge des labours et des récoltes dans la Castille de son enfance.

De la terre, il extrait l’effervescence qu’il porte dans son âme. La vérité de la création poétique recommence chaque année comme celle de la terre pour en prendre le meilleur. L’éphémère de la nature saisonnière tout comme l’éphémère, de la vie les rendent plus précieuses ainsi que la voix qui les accompagne et désire se propager dans ce monde terrestre pour que chacun s’en délecte. Dans la lignée rimbaldienne, le lieu est passé en revue particulièrement dans le deuxième livre qui compose ce recueil. Lieux du présent et de l’avenir se superposent pour nous renvoyer à un seul lieu, celui de sa terre natale : « quels lieux puis-je trouver / plus sobres qu’ici, pour toujours attendre ? / C’est la Castille, sachez-le ! » 

Les instants de présence de soi dans un lieu révélé, d’émerveillement vécus comme des matins renaissant chaque jour sont cependant parfois inquiétés. Le geste poétique qui est un rapt d’élévation est aussi menacé dans son mouvement. « La fuite est plus forte que la quête ». L’appréhension de ce vaste objet énigmatique de désir est bien représentée dans la troisième partie du recueil. « Non qu’il m’ait fui : il n’a jamais été. / Mais le chercher, ne pas le reconnaître, ne pas l’éclairer vers un avenir... / Comment laisser ne fût-ce que ce temps ? » Exclamations, interrogations, suggestions laissées au lecteur dans un en avant, rythment l’ensemble de ce recueil dont la lumière demeure la ligne de fuite. « (...) dans chaque lieu / où le temps était seulement une ombre, / la lumière attend d’exister enfin. »

C’est dans un état de pure présence pleine que s’achève l’écriture de ce premier recueil et que Rodriguez appelle cantique. « Si vous l’entendiez / le soleil, le feu / et l’eau offrent leur pouvoir à mes yeux. / vais-je vivre ? L’ébriété si vite / finit-elle ? Ah... et comme maintenant / je vois les arbres, qu’il reste peu de jours... »