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Nicolas DIETERLÉ

(1963 - 2000)

 Nicolas Dieterlé est né le 28 août 1963, d’une famille de missionnaires et de pasteurs protestants. Son enfance se passe au Ghana, puis au Cameroun dans un hôpital de brousse de l’Église protestante où son père est chirurgien.
 Le retour en France, en 1973, est une rupture douloureuse avec l’Afrique, inséparablement liée pour lui avec le monde de l’enfance. Après des études secondaires à Grenoble, il entreprend des études à l’École du Louvre puis Sciences Po. 
 Objecteur de conscience de 1987 à 1989, il commence ensuite une vie professionnelle difficile de journaliste free lance. En 1994-95 il est rédacteur en chef adjoint de Valeurs Vertes, spécialisé sur l’environnement, collabore à Témoignage Chrétien puis, dans les derniers mois de sa vie, à Actualité des Religions.
 En mars 2000, il s’installe dans le Var et travaille à une biographie de Novalis. Rongé par la maladie, il choisit de se donner la mort le 25 septembre 2000.
 Nicolas Dieterlé n’a de son vivant jamais souhaité publier aucun texte, mais laisse des écrits nombreux – récits, proses et poèmes. Il n’a également rien voulu montrer au public de son travail pictural, mais il laisse plus de 500 peintures et dessins. De nombreuses expositions ont eu lieu ces dernières années. En couverture et en frontispice du présent ouvrage sont reproduites deux de ses peintures.
 Signalons qu’une association des amis de Nicolas Dieterlé a été créée en 2007 sous le nom La pierre et l’oiseau.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

L’Aile pourpre

Ici pépie
le cœur de l’oiseau-mouche

Afrique et autres récits

REVUE DE PRESSE

L’Aile pourpre
Le Matricule des Anges (05/01/2004) par Richard Blin

 Crucifié sur un cristal  : c’est ainsi que Nicolas Dieterlé qui s’est suicidé à 37 ans définit le poète. Une voix nue, prenante, à découvrir.
 Premier texte publié d’un écrivain qui n’a jamais souhaité le faire de son vivant, L’Aile pourpre de Nicolas Dieterlé (1963-2000) est un florilège d’instants, le journal d’une âme. C’est le parcours initiatique d’un homme qui las de vivre dans la banlieue de lui-même, « dans cette périphérie ingrate, coupée du fleuve de la vie, où les êtres et les choses ressemblent à des ombres fanées » a choisi de s’installer dans le Var, pour y redéployer ses « ailes de lumière », et renouer avec l’espace de son désir. Le regard comme littéralement lavé au contact d’une nature dont chaque manifestation le confronte à l’intérieur secret des choses, il va consigner (de mars à septembre 2000) ses rencontres avec l’être du monde ou tout au moins quelques-uns de ses multiples avatars.
 Cristallisations d’instants, d’intuitions, d’images, de rêves, ses notations disent « l’alléluia du maintenant », la façon dont l’eau, la lumière, le jour résonnent en lui, se prolongent en palpitations brèves ou en nourriture spirituelle. Elles témoignent de la métamorphose incessante des arbres, des fleurs, des montagnes, qui « ne sont opaques qu’en apparence : en leur sein s’agite l’or aigu de la joie ». Guidé par l’émotion et une sorte d’intelligence instinctive des phénomènes, il regarde, écoute, s’imprègne d’un monde qui n’est qu’attrait, fascination, transparence faite prisme, porte ouverte sur la « demeure nuptiale de la joie » et de son « irréfrénable lumière ». (…)
 Persuadé que l’éphémère englobe l’immense et l’éternel, que la beauté poignante du monde ne peut qu’éveiller à un absolu derrière lequel se profile l’ombre d’une autre présence (le dieu de « la joie communiante »  ?), c’est en poète, toujours, qu’il suggère, à défaut de pouvoir les rendre visibles, les forces qui justement ne le sont pas. En poète de la nudité, en poète du silence, de ce silence qui veut traduire ce qui échappe à toute fable, et que la langue dit « ineffable ». « Le silence est l’offrande la mieux accordée à la plénitude de la beauté ».
 Une poésie qui, pour être « un chuchotement qui approfondit le silence », « un feu dont le rayonnement est une lame pénétrante », n’en est pas moins nourrie par le rêve, quasi alchimique, de transmuter ce qui n’est qu’espoir enfoui en certitude, car à l’instar de Novalis (à la biographie duquel il a travaillé jusqu’à sa mort), Nicolas Dieterlé est convaincu que l’homme n’est pas seul à parler, que « l’univers aussi parle tout parle des langues infinies », du prunier en fleurs au vol du goéland. 
 « J’ai parfois l’impression d’être un vase trop frêle pour la plénitude qui cherche à m’habiter », écrira-t-il. Prémonition ou lucidité ? On sait qu’il est des élans capables de renverser l’espérance en désespoir... Toujours est-il que celui qui se sentait parfois poursuivi par « les chiens de l’anxiété », se donnera la mort le 25 septembre 2000, laissant derrière lui une œuvre picturale et de nombreux écrits dont l’essentiel est sans doute à découvrir.

Nicolas Dieterlé
La Vie spirituelle (01/01/2005) par Gérard Pfister

 Un texte écrit pour soi seul et qui se clôt avec la vie même de son auteur. Un texte de la plus grande intimité, de la plus grande nudité. L’homme qui inaugure la rédaction de ces notes est âgé de trente-six ans. À la fin du premier mois de ses trente-sept ans, il se donnera la mort, dans un choix volontaire et réfléchi, avant que la dégénérescence nerveuse ne le prive de sa liberté et sa lucidité. Et, au tout début de ces notes, voici : cette entrée solennelle, dans la même tonalité qu’une cantate de Bach. « S’installer à V., c’est entrer dans un Ordre très saint : celui des montagnes. » Et quelques lignes plus loin cette notation, pleine d’une pudique nostalgie, où l’on croit entendre quelque discret écho d’un poète persan : « Je dirai un jour ces heures de bonheur parmi la roseraie du temps. »
 C’est le mois de mars, et sur les bords du Var comme dans tout le midi de la France, l’espace est tout entier frémissant et rayonnant de la venue du printemps comme un visage aimé : « Le prunier en fleurs est la joue du paysage. » Un nouveau siècle commence, un nouveau millénaire. Quelque chose d’auguste et de mystérieux se produit devant nous, et pourquoi peinons-nous tant à le comprendre ? « Aujourd’hui, le sommet des montagnes est couvert de neige et l’on dirait le dôme d’une cathédrale invisible et pourtant très présente, nichée dans la pierre mouchetée de blanc Au-dessus, le ciel est d’un bleu voilé. » Comme si nous sentions à portée de main le foyer de toute beauté et de toute vérité, comme si en nous une irrépressible attraction nous y faisait reconnaître sans aucun doute notre lieu : « Car ta patrie, c’est le Dehors, c’est l’immesurable Dehors La nature ne pourrait-elle pas être ma sainte maison, mon monastère ? » Et cependant, par quelque incompréhensible sortilège, l’accès nous en reste interdit : « Un jour l’ombre a fait son lit en moi et depuis je suis séparé de la lumière, de son adorable perfection mouvante. » Les montagnes sont là, puissantes dans leur essor et merveilleusement douces dans le déploiement de leurs courbes, toutes maternelles. La profonde vallée qu’elles forment est l’espace natif de toute vie, de toute joie : « Montagnes comme des pans de fumée bleue Montagnes comme des joues miroitantes Avons-nous été, une fois, des compagnons de jeu ? Dites, avons-nous été, une fois, rayonnants de complicité, dans le même lit ? Et pourquoi ce temps s’en est-il allé ? »
 Il y eut dans nos vies ce moment de parfaite unité, où nous étions toutes choses et toutes ne faisaient qu’un avec nous. Et, dans le moindre objet, nous en ressentons aujourd’hui encore la joie : « Tout est si étrange et si familier Prenons ce caillou : si lointain qu’il soit, dans son enveloppe grise imperméable, il ne cesse de battre en moi, tel une cloche nuptiale » Nous nous frottons les oreilles, nous n’y croyons pas. Et pourtant, c’est cette joie-là qui a raison, c’est cette folie-là qui est raison : « Il faudrait tout voir avec l’œil de la joie, qui est imagination et connaissance. » « La joie est ma demeure nuptiale Mais comme j’en suis éloigné ! Ô joie, fleur de l’espace » Il nous faut seulement réapprendre à lui faire confiance. Seulement accepter de nous mettre à son écoute, à son école, avec la pure réceptivité de l’enfant : « Sur les épaules de l’enfant tombe une neige miroitante et sacrée, celle des fleurs de prunier sauvage Il ne bouge pas, il est tout entier souplesse et perméabilité, si bien que la neige rentre en lui, s’infuse dans ses veines. »
 Ce chemin vers la joie n’est pas une doctrine bien compliquée, tout au contraire. Mais c’est une rigoureuse et incessante discipline de détachement et d’humilité. Un travail d’attention, dont la plaque lithographique est la conscience et les mots, ciseau et burin. Ce travail de recréation, de retrouvaille, qui a pour nom « poésie ». « Qu’est-ce que la poésie ? Une joie très pure, libérée des froides étreintes du souci Le bondissement d’une langue salvatrice. » Joie, parce que naissance du Verbe dans l’âme, pure nativité, vie éternelle : « Et j’entrerai dans la mort comme dans une grande maison illuminée, dit le poète. »

L’Aile pourpre
Choisir (07/01/2004) par André Durussel

 II se disait « moine-poète », et peut-être bien qu’il s’agit là de la définition la plus approchante pour essayer de saisir la personnalité de ce jeune journaliste, pigiste indépendant, lecteur d’Hölderlin, de Novalis et de Swedenborg, hélas trop tôt tombé dans l’abîme mortel de la dépression.
 Nicolas Dieterlé (1963-2000) a passé une grande partie de son enfance en Afrique, au Ghana, puis au Cameroun, dans un hôpital de brousse appartenant à l’Eglise protestante, là où son père était chirurgien. A l’âge de dix ans, alors qu’il entre dans la pré-adolescence, il est marqué par le retour définitif en Europe comme par une blessure secrète de laquelle il ne guérira jamais totalement. Passionné de lecture, de dessin et de musique classique, mais aussi d’archéologie, il accomplit ses études secondaires à Grenoble et visite l’Islande durant l’été 1981. II obtient en 1986 un diplôme à l’Institut des sciences politiques de Paris, avec l’objectif de devenir - journaliste, mais aussi celui de travailler comme critique littéraire ou artistique, parce qu’il dessine et peint beaucoup. C’est ainsi qu’il exposera en 1991 cer¬taines de ses oeuvres au Foyer des étudiants de la rue de Vaugirard. Nommé rédacteur en chef adjoint de Valeurs ver¬tes en 1994-1995, il collabore ensuite à Témoignage chrétien ainsi qu’à d’autres parutions religieuses françaises, telle la revue Actualité des Religions.
 C’est en mars 2000 qu’il s’installe dans le sud-est de la France, afin de préparer une biographie de Novalis en prévision du bicentenaire de sa mort, à la manière de C. F. Ramuz qui voulait consacrer une thèse à Maurice de Guérin.
 Ces sept mois vécus à Villars-sur-Var (Alpes-Maritimes), sur ce haut plateau du Savel, sont les plus intenses et lumineux de sa brève existence, comme si les grandes ombres menaçantes, si fréquemment relevées dans son précédent Journal, étaient ici tenues en échec par un pay¬sage grandiose et vrai au sein duquel il se sent en parfaite communion : « Ce lieu en moi qui est toute solitude a pour couronne les cimes dansantes des montagnes varoises liées par une chaîne de joie. »
 Dans une intéressante postface, Régis Altmayer explique comment cet espace de Villars-sur-Var va se transformer, chez Nicolas Dieterlé, en une sorte de « clôture » spirituelle propice à l’épanouissement de sa vie intérieure, lui faisant « traverser en dansant l’épaisseur inquiète des choses ». En effet, sa véritable patrie, c’est, comme pour Novalis, Roud, Crisinel et combien d’autres poètes, cet « Ailleurs », cet immesurable « Dehors ». Tenter de restituer cela par l’écriture, dans un processus semblable à une incessante et douloureuse naissance, voilà le risque pris par ce jeune moine-poète. Son ultime traversée est bouleversante.

L’Aile pourpre
LibreSens (06/01/2005) par Nadine Dormoy

 Ce livre est particulièrement émouvant à plus d’un titre. Premier texte littéraire de Nicolas Dieterlé à être publié, il est aussi le dernier qu’il ait écrit, entre mars et septembre 2000, comme un testament rédigé juste avant sa mort, le 25 septembre 2000. Très malade, l’auteur s’était installé dans un village des montagnes du Var pour y vivre ses derniers mois. Pour lui, se réfugier dans la solitude des montagnes, c’était pénétrer dans « un Ordre très saint », un premier pas vers une nouvelle destinée, vita nuova, l’autre vie.
 Ces rêveries d’un promeneur solitaire, écrites à la fois dans la sérénité et dans l’urgence, témoignent d’une rencontre intime avec la profondeur de l’être, d’un appel de l’infini. « Quel est mon lieu ? la poésie. Elle est ma maison, mon odorante maison. Elle est la fleur de l’espace ». Oscillant entre rêve, réalité et méditation mystique, cette prose poétique est celle d’un « moine poète », comme il s’est défini lui-même. L’enfance vécue en Afrique comme une merveilleuse initiation aux mystères de la nature, lui fut brutalement, et prématurément arrachée par le retour en France. De cette blessure inguérissable, doublée d’une souffrance quotidienne, naît l’inspiration poétique, quête d’un temps béni où le monde serait Unité et Harmonie. Comme tant de poètes, il pleure l’enfant qu’il n’a jamaiss cessé d’être, tout en s’ouvrant à la beauté du monde et à l’appel impérieux de l’ailleurs.

L’Aile pourpre
Les Affiches (24/08/2004) par Christine Muller

 « Je faisais partie d’un peuple qui vivait dans une immense demeure obscure ne possédant aucune issue sur l’extérieur. Une nuit perpétuelle y régnait et seule la lumière fauve de quelques bougies empiétait sur son omniprésence ».
 Des trois ouvrages Arfuyen présentés sous cette rubrique, L’Aile pourpre de Nicolas Dieterlé est sans doute le plus délicat. Son auteur – il s’est donné la mort en septembre 2000 suite à une sévère dépression dont il ignorait l’origine – se qualifia lui-même de moine-poète, délaissant une brillante carrière de journaliste pour piger en indépendant et jouir de sa liberté. Gérard Pfister lui a rendu hommage en publiant ses dernières stances, plus proches de la prose symboliste que de la poésie.
 Nicolas Dieterlé se rapproche de ses deux prédécesseurs dans la mesure où ses textes sont imprégnés de spiritualité romantique aspirant à ne faire qu’Un avec l’univers. Prenant très à coeur sa vocation, il définit la poésie comme étant « La joie d’aller sur la corde raide tendue entre ciel et terre, entre nature et monde. Un métier essentiellement funambulesque ». Inspiré par son « ermitage » du Sud-Ouest, sa dernière demeure, il évoque « Le monde muet [qui] se réenchante » où la musique des gouttes d’eau sur les feuilles des arbres qui « les font frémir et résonner comme les touches d’un clavier ». À déguster en compagnie des Années de Pèlerinage de Liszt par un jour d’orage ; l’effet n’en sera que plus renversant

L’Aile pourpre
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (06/01/2005) par Jean-Pierre Jossua

 Le petit livre de Nicolas Dieterlé que nous propose Arfuyen est le fruit d’une fidélité amicale et familiale. Ce journaliste, né en 1963, d’origine protestante, ayant vécu en Afrique, s’est donné la mort en 2000 au cours d’un épisode dépressif aigu, après cinq ans de vie quasiment « monastique », dans les Alpes-Maritimes. 
 On a choisi un ultime recueil de fragments témoignant d’une intense vie spirituelle (p. 23, 32), liée à la Pois à la littérature (39, 59) – il a commencé à écrire un Novalis – et à un lieu privilégié d’existence (p. 69-70), vouée à une quête d’unité (p. 50) issue d’une expérience qu’il connut à vingt ans. Les fragments qui nous sont offerts ont le caractère tantôt d’aphorismes, tantôt de notations d’un journal, tantôt de poèmes en prose, tantôt de récits de rêves ou en rêve. Le symbolisme - dans une vision des "correspondances" y est très présent.
 Comment l’évoquer davantage ? La force de l’écrit spirituel, luttant de façon bouleversante contre une invincible mélancolie – la p. 21 exprime magnifiquement la pression intime d’une joie emprisonnée par la peur – y est plus constante que celle de l’expression littéraire. Pourtant Nicolas Dieterlé trouve souvent pour évoquer la montagne, dire sa beauté et sa puissance d’éveil, des mots que ne désavouerait pas un Philippe Jaccottet. Sans doute n’a-t-il pas eu le temps de trouver son propre chemin d’écriture, car la promesse est là, indubitable, et cela vaut la peine de la découvrir.

L’Aile pourpre
Vient de paraître (06/01/2004) par Marc Blanchet

 D’abord deux dates : « 1963-2000 ». C’est dans cet intervalle que s’inscrit la présence de Nicolas Dieterlé. Une vie qui connut une rencontre à son crépuscule : celle du Var, avec une annotation du monde tournée vers te fragment et l’aphorisme, aussi vers la joie, face à une réalité dont la puissance est aussi ide mettre en péril les forces mêmes qui voudraient la saluer. Aussi, Nicolas Dieterlé, tout en rédigeant parallèlement une biographie sur Novalis, a-t-il préféré rejoindre sa nuit. Un choix qui pourrait parfois sembler prendre là contre-pied ces visions émerveillées, mais l’accomplissement n’est pas toujours du côté de l’étonnement. « Il faudrait tout voir ,avec l’œil de la joie, qui est imagination et connaissance », avait confié, et non décrété, ce jeune homme. Lui, qui avait reconnu son double : « Novalis : sa tête fine, le fleuve de ses cheveux qui s’épand sur sa veste cloutée de gros boutons pareils à des yeux Son ,regard humide, à la fois interrogateur et fixe, tourné vers la droite comme si se, trouvait là, dans l’ombre, une présence dont il faut ’s’assurer l’incandescence diaphane de son visage : une lampe haut tenue. » Portrait différé en un sens de ces proses qui n’ont nul besoin de revenir à la ligne pour s’ériger en poème : « On ne peut écrire, au sens fort d’écrire, sans que brûle en nous une interro¬gation si vive qu’elle nous transforme alors même qu’aucune réponse n’est apportée Les mots sur la page sont le produit de cette transformation Ils en sont aussi la cause, car, quand je commence à écrire, je ne sais pas ce qui va brûler en moi Je le découvre au fur et à mesure de l’écriture L’interrogation, dans sa vivacité, naît des mots, puis rejaillit sur eux, les façonne, en un double mouvement ».
 Dans cette procession de phrases sans point ouvertes vers L’infini, Nicolas Dieterlé décline les visages de ses souffrances et de ses joies jusqu’à substituer un regard nouveau devant les yeux du lecteur, une amitié vive, une amitié vraie.

Nicolas Dieterlé
Elan (09/01/2004) par Marc Syren

Nicolas, vous avez su écrire les fenêtres vives devant la durée du oui,
Inflammable est la phrase : « Je suis debout dans le soleil et le silence de ma joie »
Comme vous arrivez très bien à dépeindre l’ici même :
« Odorante maison, la poésie, fleur de l’espace », vous
Laminez toutes les demi-mesures : « Crucifié sur un cristal, tel est le poète »
Assez de l’eau de rose, assez de mondanités, la
Sagesse est « eau communiante, une eau de lumière.

Donc la poésie est « un métier essentiellement funambulesque »
Incommensurable est le dessein de porter haut la flamme :
« Eh oui, l’âme est essentiellement papillon »
Tablant sur votre quête d’absolu et l’intenable suffisance du monde
Et essayant de tutoyer la plus grande lucidité, vous
Réussissez dans L’aile pourpre à dire
La vie immédiate de la mésange, le feu central
Et nous sommes encore émus par la rose rouge de votre obstination.

L’Aile pourpre
Traversées (06/01/2004) par Gérard Paris

 "L’essence de son être consiste en l’expansion, en la fulguration sans limites, en l’irréfrénable lumière de la joie."
 
Tout est symbole dans la poésie de Nicolas Dieterlé (postfacée par Régis Altmayer) : les pensées sont des harpies mais il y a aussi les chiens de l’anxiété, l’eau ingénue de la joie, les orties de la souffrance, l’écume de la satiété. Dans la proximité d’Héraclite (et de sa loi des contraires), à mi-chemin de la poésie et de la philosophie, le poète nous distille ses récits en prose avec alternance de poèmes. Les montagnes, quant à elles, possèdent une double signification : elles sont matérielles mais aussi spirituelles – de hautes présences éblouissantes. Elles constituent, dans leur essence même, une correspondance avec l’espace intérieur du poète : Oui, sa seule loi est d’aller vers cette beauté dont l’éclat poigne le coeur et qui est le centre, la cime et le fond du Pays clos et infini. Le silence et la lumière constituent les deux vecteurs de l’enchantement du monde, sa profusion joyeuse. Le monde s’apparente à l’âme. Il suffit d’en traverser les apparences : Le monde est un miroir, un miroir de l’âme. Mais justement, il faut traverser le miroir, sinon on ne connaît que des reflets."
 
Tout contribue dans ce pays de l’éclairement – si cher à Charles Duits – à l’élévation du chant du poète : Le poète, un tour de supplice monte en lui, qui, au sommet se révèle chant. Sa crucifixion est nécessaire à l’éclat de sa voix.

Ici pépie le coeur de l’oiseau-mouche
Les Affiches (07/08/2008) par Michel Loetscher

  "Les collines, aujourd’hui, ressemblent à de petites vieilles au dos noir et voûté. Au-dessus d’elles est suspendue la mort sous la forme de nuages."
 Nicolas Dieterlé s’est donné la mort le 25 septembre 2000 dans un acte dépressif, suite à des crises d’angoisse, alors qu’il travaillait à une biographie de Novalis, devant paraître lors du bicentenaire de la mort de celui-ci (2001). Il avait trente-sept ans comme Rimbaud. Après des études d’histoire de l’art et de sciences politiques, il menait l’existence précaire d’un journaliste freelance, un temps rédacteur en chef adjoint de Valeurs vertes (1994-95), tout en poursuivant une quête intérieure à travers l’écriture et le dessin.
 Les éditions Arfuyen publient des fragments retrouvés dans ses dossiers, riches en perles de brièveté comme : "Le bruissement de la pluie porte le monde."
 La mort court au long de ces pages sauvées de l’amnésie – comme une issue envisagée ou une évidence : "Toujours la mort Comme un bateau d’une blancheur lugubre qui avance en moi, irrésistiblement."
 Envers et contre tout, Nicolas Dieterlé lance ses mots à la poursuite de sa musique intérieure – de ce qui décide de l’ardeur de vivre, encore – ou de ce qui émousse les capacités de résistance et fait craquer les coutures de l’être dans la frivole et terrifiante malignité de temps qu’un persistant lieu commun médiatique annonçait comme "religieux"... Sa religion n’était pas celle de l’Avoir : Nicolas Dieterlé a consumé sa brève vie à arracher à la corruption du langage des mots éclatants et à entrevoir "l’étoile vive de la rédemption" dont le rayonnement rendrait enfin tout "manifesté, dicible"...

Ici pépie le cœur de l’oiseau-mouche
Exigence Littérature (27/07/2008) par Françoise Urban-Menninger

 Nicolas Dieterlé n’a jamais souhaité publier aucun texte de son vivant mais il nous laisse de nombreux écrits ainsi que plus de 500 dessins et peintures. Les ditions Arfuyen après L’ Aile pourpre publient son deuxième texte littéraire. Le titre du recueil « Ici pépie le cœur de l’oiseau-mouche » fait référence à une phrase que l’auteur a « reçue » lors d’une marche en forêt telle « une pure féerie ». C’est ainsi que le poète appréhende la poésie qui est tout à la fois état de grâce et essence de toute connaissance.
 Né en 1963 dans une famille de missionnaires et de pasteurs protestants, Nicolas Dieterlé a vécu en Afrique jusqu’en 1973. La rupture avec son enfance africaine est difficile. Plus tard, après ses études, il devient rédacteur en chef adjoint de Valeurs vertes. Travaillant dans le Var à une biographie de Novalis, le poète rongé par la maladie se donne la mort en septembre 2000.
 C’est sans conteste au coeur du poème que Nicolas Dieterlé renoue avec son enfance. Les images du jeu et de l’enfance sont associées à la définition de la poésie qu’il qualifie de « pure fantaisie, un jet d’eau joueur, une main offerte sans mesure, un arc-en-ciel qui se tend de mon âme à l’âme du monde ». L’image du jet d’eau qui se transforme ailleurs en « lasso pour saisir le Réel intérieur » ou qui devient « l’enfant qui passe d’une branche à l’autre » offre autant d’instantanés qui renvoient au jeu dont le philosophe Eugen Finck disait qu’il était le symbole du monde. Dans ce jeu, l’enfant évolue en toute liberté entre rêve et réalité, plus tard, devenu adulte, c’est le poète qui cherche en lui « l’écriture » qui « le porte comme une eau, comme le flux de la marée... » Les images cosmiques fêtent la danse des astres et celle de la nature où « les collines sont recouvertes d’un feutre très doux » où le soleil est semblable à « un fruit éblouissant posé à l’extrémité de la branche du monde ».
 Nicolas Dieterlé nous fait signe dans chacun de ses poèmes. Du silence où la mort l’a plongé, il ne cesse de nous parler de « la beauté du monde » et des «  lois féeriques, gracieuses et insondables, de l’âme du monde pareille à une roue ». Sa poésie est assurément l’un des fragments de cette âme du monde dont nous parlait également Plotin. Les poèmes de Nicolas Dieterlé ainsi que les dessins et peintures qui les prolongent font partie intégrante de cette « grâce intemporelle » dont l’auteur confie « qu’elle crée à mesure qu’elle se déploie ». Et même si « la mort est notre quotidienne », le poète n’en finit plus de nous plonger « dans le grand bain de l’émerveillement » qui est aussi « une manière de contourner le monde pour voir, derrière, le Monde ».

Ici pépie le cœur de l’oiseau-mouche
Ouest France (09/01/2008) par Pierre Tanguy

 Après L’aile pourpre publiée par Arfuyen en 2004, Ici pépie le cœur de l’oiseau-rnouche est le deuxième texte littéraire de Nicolas Dieterlé qui soit présenté au public. Son journal spirituel, sous le titre La pierre et l’oiseau avait été publié en 2004 chez Labor et Fides.
 Nicolas Dieterlé n’a rien publié de son vivant (il ne le souhaitait pas), mais il a laissé de nombreux écrits : récits, proses et poèmes. Rongé par la maladie, il s’est donné la mort en septembre 2000, à 37 ans,
 Les textes publiés dans ce ncuveau ivre ont été écrits par Nicolas Dieterié dans les deux dernières années de sa vie. Leur titre fait référence à une phrase reçue lors d’une marche
en fcrêt : « Alors que nous marchions dans une forêt de hauts arbres entre lesquels ruisselait la lumière du soleil, comme une féérie, a surgi en moi cette phrase : ici pépie le cœur de l’oiseau-mouche ».
 Composé de notes, croquis et aphorismes, ce livre est, avant tout, une méditation sur la vie, sur la vérité, sur la poésie. « J’aime la modestie des fragments », écrit Dieterlé. « Plonge, plonge, plonge dans le grand bain de l’émerveillement. C’est le prélude nécessaire à la renaissance ». Et comment ne pas penser au Christ aux coquelicots de Christian Bobin, quand il écrit : « Au croisement de deux chemins, se dressait une croix portant un Christ
d’une blancheur immaculée. Autour, s’étendaient les champs de blé parsemés de coquelicots ardents ».
 Livre ardent, plein d’attention aux êtres et à la nature, le livre de Nicolas Dieterlé est de ceux que l’on picore avec bonheur.

Ici pépie le cœur de l’oiseau-mouche
La Lettre de Ligugé (10/01/2008) par Lucien-Jean Bord

 Les Éditions Arfuyen ont déjà publié un premier recueil (L’Aile pourpre, 2004) de Nicolas Dieterlé (1963-2000) dont le Journal spirituel a également été publié en 2004 (La Pierre et l’oiseau, Labor et Fides).
 Voici un second recueil de courts textes en prose qui n’en sont pas moins de la poésie, de cette poésie faite d’un constant émerveillement devant la simplicité sublime du spectacle sans cesse nouveau de la nature. Et puis, au-milieu de tout cela, il y a une petite phrase que l’on voudrait tant pouvoir méditer tout à loisir : « j’aime la modestie du fragment »  !

Ici pépie le cœur de l’oiseau-mouche
Choisir (18/12/1999) par André Durussel

 Ce nouveau recueil posthume de Nicolas Dieterlé a été écrit durant les deux dernières années de sa brève existence (1998-2000), tandis que son journal spirituel a paru en 2004 sous le titre La Pierre et l’oiseau (Labor et Fides).
 Pour l’auteur, au plus profond de cette forêt bruissante qu’est la vie, la poésie est ce lieu par excellence où l’on perçoit le plus fragile, le plus infime et vulnérable. Dès le premier fragment de ces textes courts, et jusqu’au dernier, la fonction primordiale de la poésie est ainsi évoquée : « La poésie ne consiste pas à louer les pâquerettes, comme on le croit communément. Telle un brise-glaces, elle tranche dans la banquise épaisse de la réalité prosaïque pour créer une débâcle favorable à l’apparition d’une eau limpide, féerique, celle de la beauté que rien ne limite et qui embrase tout. »
 Cette fusion admirative et passionnelle avec la nature environnante est particulièrement axée sur le thème de l’oiseau. Avec toutefois une petite remarque. L’auteur n’aimait pas les poules et c’était son droit. Mais pourquoi écrire qu’elles sont comme les pigeons des villes, des oiseaux renégats « ayant tourné le dos à leur mission », et qu’elles représentent « le type du philistin » ? Voilà des phrases qui ne devraient pas figurer dans ce recueil, parce qu’elles accréditent cet anthropocentrisme chrétien mal compris, et cela même si, aujourd’hui, « l’espoir est semblable à une tourterelle ».
 Fils d’un chirurgien, Nicolas Dieterlé, né le 28 août 1963, avait passé son enfance au Ghana, puis au Cameroun. Il était revenu en France en 1973 pour ses études. En mars 2000, il s’était installé dans le Var. Dépressif, il est mort le 25 septembre 2000. Une association des amis de Nicolas Dieterlé a été créée en 2007, sous le nom La Pierre et l’oiseau.

Ici pépie le cœur de l’oiseau-mouche
Mensuel littéraire et poétique (03/01/2009) par Nelly Carnet

 Nicolas Dieterlé, disparu prématurément, a été de son vivant un auteur sans publication car il écrivait pour se lire et non pour être lu, tout comme il fut un peintre-dessinateur de l’ombre. Il laisse cependant un certain nombre d’écrits et, en particulier, de brefs textes ressemblant à des notes poétiques de journal. C’est l’éditeur qui a dû choisir un titre à cet ensemble écrit entre 1998 et 2000 qui n’est autre qu’un décasyllabe surgissant au cours d’une promenade à pied de l’auteur dans une forêt.
 Ce qui transparaît dans ces notes est avant tout l’attention à l’invisible ou le presque rien qui tient lieu d’être. D’autre part, Dieterlé projette tout l’intime sur le monde qui l’entoure avec ce regard aiguisé comme un silex dans une forme fragmentaire, « j’aime la modestie du fragment », écrit-il pour s’expliquer du choix de la forme prêtée à ses écrits. Jusque dans la forme adoptée, Dieterlé restera donc un grand discret. Apprendre à voir est aussi ce qu’il nous enseigne. « Voici des fruits rouges, ronds et denses comme des billes, de ce buisson dont je ne connais pas le nom (mais que m’importe), qui m’appellent et me saluent de toute la force de leur couleur intacte, incroyablement intacte au milieu de ce déferlement de gris atone. »  Pourquoi le point est-il le signe de ponctuation jamais utilisé par l’auteur ? C’est la question que l’on se pose dès la lecture des premières pages. On se dit que c’est sans doute parce que la pensée désire être en perpétuelle continuité. Une première explication nous est suggérée à la quatorzième page lorsque l’auteur écrit : « ma phrase ne se brise plus contre aucune terminaison hâtive, désobligeante Elle coule généreusement, elle s’épanche dans un lit bordé par les falaises protectrices des majuscules La mesquinerie du point, cet avare, n’est plus de mise. » Puis, plus loin, il précise sa pensée : « j’ai supprimé le point final devant chacune de mes phrases pour que rien n’arrête la suspension mouvante, grisée, à la fois funambule et précise, de mes mots alignés Amoureusement liés, ils forment une lente fumée bleue qui se dissipe et se renouvelle sans cesse ».
 
Au cours de ses deux dernières années de vie parcourue par une noirceur de l’âme qu’il n’a pu s’expliquer, Dieterlé a fixé des moments où la vie, dans sa fulgurance et son éclat, transparaît au plus haut point nous faisant presque oublier les zones d’ombre. La mort évoquée de manière suggestive ou plus explicite parcourt aussi le recueil. Mais cette thématique de la mort ne fait que tenir la vie dans l’éclair de la langue. « La mort n’habite-t-elle pas le passage (...) N’est-ce pas ce qui lui donne son incroyable verticalité et sa ligne si pure ». La présence est le mot qui nous vient immédiatement à l’esprit. Seule, la poésie peut capter cette présence du monde qui représente « ses significations. » Inobservation de la nature tient une place essentielle dans ces notations amenant l’auteur à dresser un parallèle avec la fonction même de la poésie qui est de faire se rejoindre le monde « du bas » et « celui du haut ».
 Un certain lyrisme se fait jour à travers cette extrême acuité de la lecture du monde dans son aspect le plus naturel. L’auteur rend parfois compte de certains de ses rêves. Mais quel que soit le motif de l’écriture, l’accent est mis sur tout ce qui inspire un mouvement éternel. L’ensemble de ces fragments nous renvoie à une écriture de l’enfant dont il est question à la page 77 portant « l’empreinte de l’amour, de la tendresse, de l’exaltation ou du déchirement ». Lauteur met les éléments du monde en correspondance. Il relie les piliers entre eux que ce soit les oiseaux, les arbres, les fleurs ou le vent. Il s’en enveloppe pour s’y accrocher car les déchirements intérieurs qui traversent aussi les jours de l’auteur sont à dompter. Ainsi par exemple tout peut devenir inexistant autour de soi. « le jour est frappé d’atonie Les arbres pâlissent contre la grille qui fait le tour de leur tronc Les oiseaux sombrent dans les lointains indistincts Les passants sont comme gommés par une insidieuse main Seule est vivante et bruissante l’angoisse ténébreuse, pareille à un feu (Je ne fais que décrire le paysage du Souci) ».

Afrique et autres récits
LibreSens (09/01/2013) par Michel Leplay

 Nous avions en son temps rendu compte du recueil de poèmes de Nicolas Dieterlé, La pierre le l’oiseau. Il avait justement attiré notre attention sur l’écriture d’un journaliste exceptionnel autant que d’un poète discret et original sans affectation. Il a heureusement été retrouvé dans ses dossiers des textes maintenant rassemblés par l’éditeur sous le titre de Afrique et autres récits. Récits, en effet, mais pas seulement des souvenirs de voyage et de découvertes, souvent poèmes en prose, rêves, promenades, portraits. « Le dessin et l’écriture permettent de tirer les choses de l’insignifiance à laquelle elles sont condamnées par notre aveuglement » (p.103). L’écriture légère et lumineuse d’un « monde imaginel » est réponse à une parole « Où es-tu ? » (p.135). La découverte de la beauté chantée par le regard d’un enfant neuf constitue une sorte de théologie révélée : « La Beauté est la face émerveillée que Dieu tourne vers le monde » (p.175). Comme le répète le récit biblique de la Création, « Dieu vit que cela était bon, très bon » (Gn 1).
Mais contrairement à nombre d’autres poètes - je pense à Rimbaud mais Dieterlé étudiait Novalis - « Je » n’est pas un « autre » et ses textes contemplatifs ont les senteurs fraiches du paradis plutôt que les chaleurs d’une « saison en enfer ». Notre vie doit « être lente, car sinon comment en recueillir les signes » (p.165). Et pour tout dire avec le dernier récit poétique, « Mon voyage au Cameroun », « ainsi je suis chargé de recueillir en moi les pulsations fugitives du monde secret et de les rendre sur la page en mots fluides et précis. Je suis ce traducteur amoureux » (p.170). Trois ans plus tard, Nicolas est en effet « déchargé ». Comme si nombre de romantiques devaient mourir jeunes, alors que des romanciers vivent très longtemps ! L’auteur avait avoué : « Il suffit d’un seul bourgeon et tout est changé ». Mission accomplie.
 

LIENS

Association des Amis de Nicolas Dieterlé

PETITE ANTHOLOGIE

L’Aile pourpre
(extraits)

 S’installer à V., c’est entrer dans un Ordre très saint : celui des montagnes

 Ce lieu en moi qui est toute solitude a pour couronne les cimes dansantes des montagnes varoises liées par une chaîne de joie

 La folie n’a pas sa place à V., sinon comme attribut des dieux, des Renaissants

 Je dirai un jour ces heures de bonheur parmi la roseraie du temps

 Le temps n’a plus de trous Il est pareil à un fruit gonflé

 Je suis debout dans le soleil et le silence de ma joie

 L’herbe du pré est pareille à un flot scintillant Vagues crêtées de lumière

 Les jonquilles, sentinelles ardentes, postées aux avant-postes d’un monde qui n’est pas de ce monde

 Le monde se dit en nous, à chaque instant, mais nous ne retenons pas ses paroles qui pourraient pourtant nous sauver À quoi est due une telle défaillance ? À notre lâcheté ? (oui, au sens propre : notre manque de densité Nous sommes pareils à des filets aux mailles distendues que traversent facilement, trop facilement, les poissons du verbe Si seulement nous pouvions nous accroître en densité, devenir des filets efficaces)

 Alors que j’étais assis dans l’herbe du jardin, j’ai vu devant moi un cheval blanc pareil à un cygne Il était encadré par deux arbres jumeaux semblables à des rimes sveltes Il s’est tourné vers moi et son fin visage a pris une expression pensive N’était-il pas descendu ici-bas pour m’aider dans ma peine, ma dévorante peine ? Pourquoi ne le comprenais-je pas ? Pourquoi n’allais-je pas vers lui en toute spontanéité, comme vont vers leur maître les chiens fidèles ou comme voyagent vers la source les truites nostalgiques ? Mon désir n’était-il pas encore assez affûté ?

 Ô comme je voudrais tenir debout, tout entier debout, dans la lumière sans fin de la reconnaissance Voici là-bas un homme portant un flambeau qui ne défaille jamais, tant le vent l’épouse Allons vers lui, mon âme, il saura nous infuser sa joie paradoxale, ronde comme une sphère et carrée comme une demeure 

 Le bruissement de la rivière ne s’arrête jamais Elle ne connaît pas la douleur d’être sans voix Elle chemine dans l’enthousiasme ininterrompu de son chant Comme je voudrais lui ressembler !

 Autour de la maison, les montagnes pelées et défaites recèlent un triomphe secret, un inexplicable Gain

 Quel est mon lieu ? la poésie Elle est ma maison, mon odorante maison Elle est la fleur de l’espace

Ici pépie le coeur de l’oiseau-mouche
(extraits)

 je suis moi-même semblable à un arbre vide qui attend l’oiseau de la parole Quant viendra-t-il se percher au cœur de mon cœur exsangue, sali et désorienté, pour le revivifier en lui apportant la promesse du port où le chant n’a pas de cesse ? 
 
 mon regard est bu par le paysage assoiffé

 j’étais au bord d’un précipice Il était si profond, si profond, et si sombre, si labyrinthique (ce gouffre était tout un monde) que je me cramponnais désespérément à la barrière m’en séparant, pour ne pas chuter Car, en dépit de son aspect repoussant, il m’attirait Il possédait en effet en son fond une fleur que je convoitais, une fleur vivace, une fleur éternelle, dont la possession m’assurerait la gloire pour tous les temps à venir C’était du moins ce dont on m’avait assuré, et c’était aussi ce que je pressentais D’un autre côté, je ne pouvais m’empêcher de me demander si ce pressentiment était justifié Que se passerait-il si je m’étais trompé ? Et si la fleur s’avérait maléfique ? Allait-elle m’avaler, puis me dissoudre dans son suc ? Cette incertitude ne cessait de me hanter, tandis qu’à mes pieds, s’élargissait et s’approfondissait toujours plus le gouffre pareil à une gueule

 en rêve, je traversais la Seine sur un pont fin comme un arc La lumière volait telle un immense oiseau Les feuilles des arbres bruissaient musicalement La beauté, la beauté tout entière, souple et incorruptible, s’étendait enfin sur le monde, comme un fleuve, et je nageais dans ses eaux incessantes

 ce peuplier que je vois dix fois par jour, ce peuplier planté comme une lance entre deux buissons verts, austère, incorruptible, et tendre en même temps, capable d’une extraordinaire finesse, ce peuplier qui est à l’image du grand Peuplier

 le dessin-poème est la terre que je travaille, cette terre qui est en dessous de mes pensées (ou « derrière »)
 
 le matin, le soleil, en se levant, se trouve juste derrière l’écran d’un arbre que ses rayons tentent de transpercer Je le reçois tamisé par le feuillage vert, printanier, d’une fraîcheur qui rappelle celle des joues d’un enfant

 j’étais en proie à l’assaut répété de forces qui voulaient éteindre en moi la flamme de l’insouciance Elles intervenaient ponctuellement, à la façon d’une marée, et je tentais chaque fois de leur échapper Hélas, c’était en vain, elles finissaient toujours par me mordre à la nuque, m’inoculant le poison de la sale vengeance

 je n’aime que les êtres et les choses libres et divaguants

 ouvre ta porte à l’incendie ; plonge tout nu dans la cascade