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Didier Ayres

 « Les chevaux se tiennent là dans ce jardin en équilibre. J’ai souvenir de ceux-là et des rossignols. Et je vois les cimes et les voûtes et les étoiles entre elles et je les appelle du nom de l’or et des éléments précieux. »
 
C’est par ces mots que s’ouvre le livre de poèmes auquel Didier Ayres a donné pour titre ces mots étranges Comme au jour accompli. Et tout de suite un ton est donné qui frappe d’évidence. Une voix nous parle au présent, à la première personne, avec des mots simples. Nous voyons s’étendre devant nous un paysage qui évoque les réalités élémentaires des dictées enfantines – chevaux, arbres, ruisseaux, forêt, chemins, fontaines … – mais aussi, et sans discontinuité, les images précieuses de quelque féerie orientale – narcisses, azur, guirlandes, orchidées, sycomores, éther, constellations… 
 « Et je vois les cimes et les voûtes et les étoiles entre elles et je les appelle du nom de l’or et des éléments précieux »  : avec Didier Ayres, nous voyons, nous nommons comme si c’était la première fois. Nous avons cette jubilation incroyable de voir toutes choses à nouveau avec des yeux d’enfant et de leur donner à toutes le nom dont nous les connaîtrons et les aimerons. Chaque vision, chaque parole est ici inaugurale, et il ne s’y trouve que douceur et gravité. Car à l’émerveillement se même à tout moment un sentiment de crainte, comme si la beauté n’était si émouvante que de sa fragilité, comme si la splendeur n’éveillait en nous un si tendre désir que d’être tissée de pauvreté et de néant. Oui, toutes choses « se tiennent dans ce jardin en équilibre » : au bord du silence, au bord de l’abîme, au bord de la mort. Instables, insaisissables, et, dans leur précarité même, dotées d’une sorte de perfection. Non pas de plénitude, mais de désir, non pas d’achèvement, mais de promesse. Toutes choses absolument belles, absolument vraies, ici, maintenant, « comme au jour accompli ».
 C’est cela que nous offre la langue du poème : la vision originelle où la nuit avec le jour, les choses avec les mots, l’éternel avec l’aujourd’hui célèbrent leurs noces. Moment joyeux, moment solennel. Qu’on nous épargne les discours : savants, lyriques, bavards, s’abstenir. « Il y avait les peupliers dans le ciel au repos / Et les roses / Il y avait les résédas / Et les eaux saoules et les pierres de l’ivresse / Et aussi l’éternité comme un langage »  : qu’il emploie le passé ou le futur, Didier Ayres ne parle que dans la vision du présent. Que sous ses yeux les êtres et les constellations se déploient en d’incompréhensibles figures – eaux saoules, oiseaux de pierre, rivières brûlantes, chevaux d’inquiétude, nuit flamboyante …–, le poète ne cesse pourtant de voir en toutes ces réalités, même menaçantes, « l’éternité comme un langage ».
 Langage toujours à réapprendre, tant nous nous complaisons à nos dialectes, nos jargons et nos idiotismes. Il nous manque l’audace, la force du désir : « Je voudrais contenir les fleurs et me confondre à la rivière et devenir l’arbre. Mais l’arbre et la rivière et la rose sont trop immenses. La rose est trop entière. Elle n’existe qu’en esprit. L’aube est trop ressemblante à la rose. » 
 Être poète comme l’entend Didier Ayres requiert un travail d’éclaircissement et de simplification permanent, dont, d’année en année, quelques vers reçus dans la solitude sont les pierres de touche et les bien précaires récompenses. Brefs sont les poèmes où le poète nous livre sa vision, et tremblants toujours de trahir la pureté de ce qui est à dire. Ce « jour accompli », « comme si » il était là, comment suggérer sa perfection ? « Tout ici est délivré / Tout suit le bercement de la constellation / Et l’arbre que tu tiens au sein intérieur et la rose que tu tiens au sein intérieur et les pierres que tu tiens au sein intérieur sont des choses de lumière /Tout ici est révélé. » 
 
 Au plus près des sources, écrit Jean-Yves Masson dans sa postface, « la poésie de Didier Ayres célèbre le pur accomplissement du jour de la parole. Et elle attend, passionnément, une réponse encore à venir, mais déjà toute proche. »