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Des mots qui comptent

Anise Koltz vient de recevoir le Prix Servais pour son dernier recueil de poèmes, L’ailleurs des mots, publié en 2007 chez Arfuyen. Ce n’est pas un livre bien sage ruisselant de résignation et de prises de distance détachées…

Il serait utile de prendre au sérieux l’avertissement suivant : « Attention – / Je ne suis pas apprivoisée // Mon pelage est doux / comme celui d’un fauve // j’avance sans bruit / à coup de patte / j’achève mon lecteur. » 

Si ce n’est pas le livre d’une femme sage c’est bien un livre de sage-femme, au sens socratique, un livre qui fait naître des pensées chez le lecteur attentif prêt à consentir à l’effort de lecture et de production propre. Souvent les textes sont des cris de rage et de protestation. Parfois le ton nous rappelle les malédictions bibliques.

Le livre demande de nombreuses relectures. Il se compose de cinq parties. Au début nous sommes confrontés avec l’éternelle histoire de la relation homme-femme : que ce soit Caïn, Ramsès, Ulysse ou le ressuscité, ils représentent le mâle éternel qui attire la femme autant qu’il inspire la répulsion. « Ne reviens pas… » « Reste dans la terre / reste mort ». 

La deuxième partie traite du verbe, de l’écriture, de la création littéraire et la troisième témoigne d’uri véritable règlement de comptes avec Dieu. L’auteur de ces lignes se sent souvent confirmé dans ses vues par le ton hargneux à l’égard de ceux qui prétendent représenter la cour céleste quand ils fournissent leurs belles histoires à tous les clients terrestres qui, en matière de sens de la vie, espèrent tout d’un au-delà imaginaire. La poétesse prend résolument le parti de l’homme contre le Grand Céleste. Nous sentons l’esprit frondeur de ces auteurs de tous les temps qui crachent leur mépris aux yeux d’épouvantails métaphysiques devenus obsolètes et sur lesquels se reposent les oiseaux railleurs : « Pourquoi Dieu m’a-t-il créée / / Qu’il ne me touche plus / qu’il retire sa miséricorde // Je lui flanque l’encens de ses messes / à la figure / je claque la porte / de ses églises // Même si je risque de m’écrouler / à chaque instant // Je tomberai libre / de son esclavage ».  

On a l’impression que l’auteure se dit à elle-même et dit aux lecteurs : Réveille-toi, regarde qui tu es, regarde autour de toi pour constater qui sont les autres dans ce monde produit par le hasard et la nécessité.

La partie IV approche la nature à l’état d’espaces vastes comme le désert et l’océan ou la civilisation du Nil et d’une Rome antique réduite aux vieux palais et aux couloirs souterrains.

Au dernier chapitre la vie sur terre est ressentie comme une vie en prison. Certains thèmes des chapitres précédents reviennent et font la ronde. Et un autre sujet qui occupait déjà la fin du recueil titré Le Vent noir, le thème de la mère, ressurgit. Tout se termine par une évocation des temps révolus, grandiose dans sa simplicité : « Adossée à l’éternité / J’observe mes ancêtres // Leur bétail rentre / des pâturages millénaires ». [NB. L’auteur de l’article Jacques Wirion, est membre du jury du Prix Servais.]