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De monde en monde

 Des poèmes se juxtaposent sans qu’aucune partie ne les organise en ensembles. Ils sont brefs sur la page comme des chutes illustrées dès le premier poème : « quand tu tombes/ je tombe aussi ». Les torsions du langage vont jusqu’à l’entorse : « je parle en te dormant » ou « la vie je cours / après une mèche de cheveux ». Mais au-delà des répétitions et des inversions ouvrant sur plusieurs sens, c’est un désir de fusion avec l’autre et avec le monde qui semble mener la danse comme lorsque Meschonnic écrit « je serre la vie / dans mes bras » ou encore « je touche une feuille / toute la part de l’arbre / passe en moi / je sens avec / je me déborde ». La pensée du monde et de soi est alors charnelle. Un amour et une figure du poète se dessinent sur la page tout en nous persuadant que l’être humain n’existe que par sa capacité à se projeter dans l’avenir, autrement dit à demeurer dans l’attente, cette attente d’être.
 Peu de mots suffisent au poète pour tracer sa pensée qui nous vient tout droit d’un corps pensant. Et c’est aussi parce que ces mots sont réduits au minimum que Meschonnic tourne autour de l’élémentaire. Il s’inscrit dans une quête qui ne craint pas la contradiction, car les mots en avançant éclairent le chemin. Mais peut-être que cette quête souligne moins une contradiction que la lente progression d’une pensée qui se précise : « la vie je cours/ après... », « je ne cours pas après la vie / c’est elle qui me croise ».
 Ainsi l’écriture poétique s’annonce comme recommencement. Un lieu semble lui être prédestiné se confondant volontiers avec la page blanche. L’image du désert devient alors symbolique, car lieu de solitude, il permet la réflexion au sens originaire, c’est-à-dire une confrontation avec soi-même. Le désert est le lieu du face-à-face, le lieu de l’écoute du soi intérieur. De même le « mur » ne pourrait-il pas nous renvoyer au mur des lamenta¬tions, mémoire de tout un peuple, sur lequel justement, le poète se « déchiffre » « pierre après pierre » pour y « retrouve[r] tous [ses] visages » ? Chaque poème, chaque mot se substituerait à ce mur. La transitivité occupe la création. Le « je » poète n’existe pas dans la solitude de l’être, mais dans celles des autres comme on l’ima¬ginerait d’un Être divin. C’est pourquoi, les mots « regard », « main » et « visage » reviennent si fréquemment. Dans ce recueil, le poète s’engendre comme un vers déborde sur l’autre, un mot glisse sur un autre, une sonorité retentit ailleurs. Tous les textes se font écho. Les échos sonores sont là pour nous rendre sensibles ces multiples glissements.
 Être à soi-même révélé est la chercherie de ce recueil. Le « dieu double », « couple ancestral » où lui et le poète ne font plus qu’un, conduit la pensée poétique. Car « rentrer en moi / c’est rentrer en toi », écrit Meschonnic. Ce travail de rencontre avec soi-même semble infini, constamment à reprendre. C’est tout le trajet vers soi-même que le poète retranscrit pas à pas et poème après poème. Nous le suivons dans ses joies de présence et ses douleurs d’être cet autre qu’il regarde ou qu’il porte en lui par le fait même de le regarder. Ce don de présence à l’autre et à soi-même pourrait se nommer le présent de tous les présents.