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"De l’union à Dieu au milieu du monde" lu par Michel Cazenave

Nous sommes, à l’habitude, si fascinés par ce qu’il est convenu d’appeler la mystique rhéno-flamande ( en fait, cette dénomination n’est-elle pas un peu hasardeuse – et est-il si certain que maître Eckhart ou Johannes Tauler relèvent du même continent spirituel que Hadewijch d’Anvers ou que, en toute généralité, les béguines de la Flandre ?), que nous sommes enclins à en conclure un peu vite qu’il n’y avait pas de vie mystique en Grande Bretagne, en France, en Italie ou dans la péninsule ibérique.

Ce qui est, tout de même, aller un peu vite en besogne…

Pour la Grande Bretagne, par exemple, que faire de ce merveilleux texte anonyme qu’est Le Nuage d’inconnaissance – ou, à l’époque où se développe ce qu’on a appelé « l’hérésie lollarde », c’est-à-dire les dures controverses entre l‘Église et Wyclif, la vie de quelqu’un comme Julienne de Norwich ?

C’est dès lors l’heureuse initiative des édition Arfuyen que de nous livrer deux œuvres oubliées de Walter Hilton (La Vie mixte et Le Chant des Anges), sous le titre si parlant De l’union à Dieu au milieu du monde. Et ce titre, à lui seul, nous dit bien que la quête spirituelle ne requiert pas forcément le retrait hors de l’univers comme il va, mais qu’on peut mener une vie dans le siècle sans jamais renoncer à une existence marquée par le dialogue avec la transcendance.

Sans aucune illusion devant les prestiges de l’imaginaire, devant le flux de l’émotion à laquelle nous sommes si souvent soumis, devant la pression de ce que nous dénommons aujourd’hui un « développement personnel » qui ne recherche jamais, en fin de compte, qu’un état de satisfaction de soi à l’opposé du désintéressement de nos plaisirs égotiques…

Ne serait-ce point là, en fin de compte, l’annonce de bien des traits de ce que l’on dénomme la spiritualité française du XVII° siècle : comment n’avoir de souci que du Divin tout en en témoignant, et en voulant profondément se relier à Lui, dans notre existence la plus quotidienne ?

À cela près que Walter Hilton, l’auteur de la fameuse Scale of Perfection (L’Échelle de perfection – mais je pense que tout le monde aura compris…) , vivait dans la seconde moitié du XIV°, dans la tourmente qui ravageait alors les îles britanniques, et qu’il fut toute sa vie tiraillé entre l’habitation de son temps et la tentation d’un « retirement » qui eût peut-être trop facilement assuré la paix de son âme.

Selon l’antique parole : « Nous ne sommes pas de ce monde, mais nous sommes dans ce monde », sans toujours savoir très bien concilier ces deux plans – ce dont Hilton nous montre la nécessité et, éventuellement, le chemin… Tout en en relevant les innombrables périls.

Comme il le note dans Le Chant des Anges, après avoir attiré l’attention sur les dangers d’une « vaine gloire », d’une volonté spirituelle trop impérieuse et de ses traquenards, ou d’une imagination mal contrôlée : « C’est pourquoi je pense qu’il est plus sûr d’avoir d’humbles dispositions envers soi-même et de considérer ces pensées comme sans importance jusqu’à ce que l’habitude de les utiliser fasse naître le feu de l’amour dans l’affection et la lumière de la connaissance dans l’intelligence. »