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Jacques DARRAS

(1939)


Jacques Darras est né en 1939 à Bernay-en-Ponthieu (Somme). Fils d’instituteurs, il est admis à l’École Normale Supérieure en 1960 et obtient en 1966 l’agrégation d’anglais. Nommé au lycée Grandmont de Tours, il devient assistant à la toute nouvelle Université de Picardie où il fera toute sa carrière jusqu’en 2005.
Parallèlement il lance la revue littéraire in’hui, relayée par la Maison de la Culture d’Amiens en 1985, puis éditée à Bruxelles (le Cri). Il publie en 1988 le volume inaugural de son grand cycle poétique sur La Maye qui comportera huit volumes.
Il publie des essais, notamment Nous sommes tous des romantiques allemands (Calmann-Lévy, 2002) et Nous ne sommes pas faits pour la mort (Stock, 2006). Il reçoit le prix Apollinaire (2004) et le Grand Prix de Poésie de l’Académie française (2006). Depuis 2009, il préside le Marché de la Poésie de Paris.
Démocrate « whitmanien » d’Europe, son admiration va principalement à des poètes comme Apollinaire, Cendrars et Claudel, dont la tradition d’ouverture au monde s’est inexplicablement interrompue.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Je sors enfin du Bois de la Gruerie

La Transfiguration d’Anvers

Réconcilier la ville

REVUE DE PRESSE

La transfiguration d’Anvers", de J. Darras, lu par J. Gardes (Recours au poème)
Recours au poème (13/01/2016), par Joëlle Gardes

Ce recueil de sept textes propose, à travers sa diversité, et comme le dit son sous-titre, Certitudes magnétiques en poésie, une méditation sur la poésie mais d’une certaine façon, il s’agit aussi d’une autobiographie intellectuelle, où s’explique en particulier le goût de l’auteur pour la Belgique et le Nord, pour Bruxelles où se prépare « la société transfrontalière de demain », pour Anvers, où, une nuit de 31 décembre, la neige tombe et transfigure la ville. C’est à une transfiguration inverse que se livrait Descartes, qui fait l’objet de la première méditation, « René Descartes à la Onzième Heure », lorsqu’il découvre que la neige est faite de grains qui ont autour d’eux « six petites dents semblables à celles des routes des horloges ». Descartes est donc « notre seul vrai poète épique français », car « avec lui la raison fait fondre la neige de la réalité pour récolter les cristaux qui la font et la fondent ».

Lorsque tout a fondu de la réalité, que reste-t-il dans l’esprit, sinon la vraie réalité, c’est-à-dire la pensée ? Voilà bien une certitude, même si J. Darras corrige l’importance de la pensée par le poids attribué au corps, en une de ces formules saisissantes qui parcourent le recueil : « Nous pensons nous pesons ». Mais la pensée veille et Jacques Darras a bien raison d’affirmer qu’il ne réduira jamais la poésie à l’émotion. La Transfiguration d’Anvers, de la onzième à la douzième heure, c’est l’expérience unique de la Transformation et la conscience qu’elle « s’inscrit le plus souvent dans le langage », le langage poétique en particulier.

C’est ce langage qui, d’une façon ou d’une autre, fait l’objet des deux parties suivantes, L’interminable restauration du symbolisme, qui regroupe « Jouve après Jouve », « Le refoulé d’Apollinaire, , Walt Whitman », « Aimé Césaire, en toute autonomie », et Dans la clairière du temps, où sont regroupés « Oralité, Réalité », « Traduire les poèmes des hautes Terres » et « Réflexions sur un silex taillé ». La première déplore que la poésie actuelle se meuve encore dans un « cadre exclusivement symboliste » et que l’apport de Whitman n’ait pas été reconnu à sa juste valeur. J. Darras voit dans cette non reconnaissance, ou cette reconnaissance incomplète, le début de la « maladie de la mélancolie » où l’Europe s’enfonce. […]

La dernière partie est plus théorique. Il est permis de ne pas toujours être d’accord avec J. Darras, en particulier pour l’importance qu’il accorde à l’oralité, ce qui constitue presque un topos des xxe et xxie siècle, initié par les linguistes, Saussure et autres : « L’oralité a toujours été impliquée dans et par le poème » me paraît ainsi une formule excessive, qui minimise la dimension spatiale du texte et la fonction de l’écriture, laquelle a son autonomie. Poésie et chant, certes, mais aussi, sans même passer par les calligrammes ou autres, poésie et peinture. Il est vrai qu’oralité et écriture se réconcilient quand J. Darras écrit qu’il veut pratiquer le poème comme « un art frontalier ».

Qui dit frontières dit aussi différences entre les langues et on reconnaîtra volontiers le rôle de la traduction ou au moins du travail avec une langue étrangère. Si « être poète, c’est s’exiler dans l’étrangeté première de la langue », la confrontation avec une autre langue, dans la distance qu’elle implique, permet de mieux saisir cette étrangeté, de même que, comme le dit encore J. Darras, la dimension énigmatique de toute poésie. Une constante se dégage de toutes ces méditations, résumée en une formule magnifique, « le poète est un danseur de langue ». À partir d’un silex taillé sur le bureau la boucle se ferme, avec un retour à Descartes, et à la réconciliation de la science et de la prosodie.

On l’aura compris, J. Darras aime se tenir physiquement sur les frontières, sur le bord de la Manche, ou entre la France et la Belgique, intellectuellement entre la science et la poésie, poétiquement entre sa langue et celle des autres : c’est le poète de l’outrance, si, avec Saint-John Perse, dont il parle souvent, « outrance » signifie simplement « passage outre ».

[L’article de Joëlle Gardes dont nous reproduisons ici des extraits a été publié sur la site Recours au poème le 13 janvier 2016].