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Dans la clarté du séjour

 Avant de s’incarner dans le langage, le poète doit d’abord apprendre à vivre avec le monde, en son corps et en son esprit. Il doit affronter le jour et la nuit, éprouver le feu et l’effroi. Il doit accéder à l’extrême lucidité, s’alléger dans la lumière, « voler » vers « le centre incolore et sans limite où le monde chaque fois s’éveille, s’enflamme et nous enchante ». Ainsi surgit le poème de Jacques Goorma, comme « le vol du loriot ».
 Jacques Goorma fait partie des poètes à l’affût du « silence » et de « l’infini », mais aussi du « présent » et de « l’ici ». Poète d’origine belge et française, né à Bruxelles, il poursuivra son éducation et ses études à Genève et à Aix-en-Provence, avant de travailler au théâtre puis de créer des événements culturels et d’animer des Rencontres poétiques à la Bibliothèque Municipale de Strasbourg. Il est aussi membre du comité de la Revue Alsacienne de Littérature. Cet animateur exceptionnel est d’abord un poète à la démarche singulière, voire exemplaire. Il écrit une poésie réflexive, voire initiatique, qui pose la question métaphysique. Ses deux récents livres, Le Vol du loriot (2005) et Le Séjour (2009), publiés chez Arfuyen, proposent un cheminement qui va des intuitions de l’enfance à l’expérience poétique de l’adulte.
  L’enfance est le temps premier de l’extase, nous suggère Le Vol du loriot. En neuf étapes, – chacune amorcée en prose par une expérience de l’enfance éclairée de huit poèmes –, le lecteur est initié aux sensations, aux rêves et cauchemars, au ravissement d’un voyage dans l’infini. En exergue, une citation de Thérèse d’Avila : « Le vol de l’esprit est un je ne sais quoi, qui monte du plus profond de l’âme ». Une éclipse totale du soleil, vécue par l’enfant à l’âge de sept ans, le fait basculer dans l’infini, l’emporte « dans la mouvance constellée / du ciel intime ». L’enfant s’interroge : « S’il y a un mur au fond du ciel, qu’y a-t-il derrière ? ». Vertige, terreur, clarté, voilà autant d’étapes, de la contemplation à l’état de grâce : « Devenir juste un point. Un point de conscience. Une miette d’infini. Au moment de l’explosion silencieuse, au moment même de son éclat, cette miette réalise qu’elle est elle-même la totalité. Un brin de silence est tout le silence, une miette d’infini est tout l’infini. Ni contenu, ni même contenant mais intégral. » 
  Sur ce parcours initiatique, il y a les leçons de vol, la quête de l’extase (le sacrifice, l’abandon, le rituel, la conversion, la vocation, la présence, etc.), « la sanctification » (« la joie est proche / du mystère ») et surtout « La divulgation » : « Un ange adorable / dans le désordre replié de ses ailes / jouait à attraper des phrases / Il m’en montrait certaines »
 L’enfant découvre « le ravissement », le poète prolonge le « vol » : « Dans le silence du papier, je pouvais chanter. (…) Je continue ma course dans la rivière penchée du poème. Je rejoins enfin la source où le souffle s’incarne et s’engouffre, avec la vie, dans ma poitrine ».
 Ainsi surgira le poème, porté par « son aile de vertige ». Rejoignant « le centre » : « Mon corps est le monde », écrira le poète à la fin de l’initiation. Mais rien n’est si simple sur le chemin de « l’invisible », de « l’indicible » et du « sacré ». Nul compte-rendu ne vaut la lecture de ce livre unique où s’éclairent les épiphanies de l’enfance : « Le ciel m’a enfoncé son épée dans le front / Une profondeur secrète et nue / Une clarté debout. » Et le lecteur peut tenir en son regard un ciel de poèmes, « l’offrande » même : « D’un vol invisible / je suis l’enfant / et voici le chant / d’un silence indicible / voici l’enfant. »
 Avec un autre livre, intitulé Le Séjour, Jacques Goorma poursuit sa démarche rigoureuse et sa conversation avec le langage. Le rêveur s’envole et le veilleur se recueille. Le poète se rend à l’évidence : il faut traverser le mystère du séjour et, pour cela, mettre la langue à nu, méditer mot à mot, sans miroir ni lyrisme, sur le temps et l’espace de vivre. Ici et maintenant, « le séjour seul est réel. »
 Le poète construit à l’épure. Les proses de l’évidence font avancer la pensée en plusieurs points, sur divers plans. « L’écriture est une pensée qui chemine. » Deux mots-clés ouvrent le questionnement à partir du regard et de l’écoute : la conscience et le silence : « Le séjour est celui de la présence miraculeuse de la conscience. Le point exact du surgissement du monde ». C’est pourquoi le poème retourne au silence : « Parce qu’il vient du séjour, le poème parle du séjour. Parce qu’il vient du silence, le poème parle du silence. Toujours il remonte vers son aube natale, toujours dans sa parole résonnent ses origines. »
  « Le séjour est en nous. » Il s’agit de traverser le tunnel des « ténèbres humaines », de remonter le chant de la rivière jusqu’à la source, de donner sa voix aux « cascades d’échos » du « cirque des falaises », « à ses rebondissements insoupçonnés dans l’enceinte immensément ouverte du séjour terrestre ». Car il y a un autre séjour, qui nous est inconnu, plus mystérieux encore que celui de l’ici : « Je donne mon souffle aux lèvres disparues, j’écoute parler en moi la parole vivante des morts qui continue de me précéder. »
 Le Séjour est le livre d’une initiation métaphysique à la question de l’être et du langage, celle-là même qui appelle toutes les autres : celles de l’origine et de la fin, du silence et de la parole, de la conscience et du poème, de la pensée et des mots (« l’invisible a envahi le visible »). Cet effort de lucidité du poète s’écrit « dans la clarté du séjour » : « toute chose vibre de sa lumière », et la lumière du séjour « qui éclaire toute chose » (…) « est aussi la force d’amour qui anime toute chose ».
 Le Séjour, par la maturité de son questionnement, est aussi une célébration intense de la vie et de notre présence au monde : « Le vrai miracle est ce qui est. L’accomplissement du séjour. »