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Dans l’atelier de Dieu

  Voici juste soixante ans ont paru à Colmar deux minces plaquettes : l’une en allemand, Durch Nacht zum Licht, die Stimme eines Gefallenen, réunissait des extraits des lettres, carnets et sermons de Charles-Eugène Weiss  ; l’autre en français, Clarté dans la nuit, la voix d’un jeune Alsacien tombé en Russie, en était la traduction par sa mère.
 Charles-Eugène Weiss est l’un des 160 000 Alsaciens et Lorrains qui furent incorporés de force dans l’armée du Reich nazi. Un tiers d’entre eux y trouvèrent la mort. Parmi eux ce Colmarien de 21 ans.
 Nombreux sont les témoignages qui nous ont décrit la vie des Malgré-nous. Celui-ci pourtant est unique et éclaire tous les autres : car, pour ce jeune pasteur, ces longs mois sur le front russe, de mai 1943 à avril 1944, ne sont pas seulement une terrible expérience humaine, mais une épreuve d’approfondissement spirituel. Comment combattre avec les assassins alors qu’on s’est engagé à vivre une parole d’Amour ? Comment comprendre le dessein divin quand partout la barbarie semble triompher ? Comment, appelé par Dieu, se résigner à un destin apparemment si inutile ?
 Charle-Eugène Weiss avait en lui le meilleur, il a vécu le pire. Sa foi n’a pas vacillé, mais s’est renforcée, purifiée, recentrée : « Nous connaissons le sens de notre souffrance parce que nous sommes dans l’atelier de Dieu. Les moments durs font de nous des enfants de Dieu. Celui qui accepte l’épreuve peut être transformé par Dieu. C’est ainsi que Jésus a accepté son chemin de souffrance. Dieu l’a ‘‘élevé à la perfection par la souffrance’’ et c’est ainsi qu’il doit en être de nous. »
 La méditation spirituelle de Charles-Eugène Weiss est profondément liée à l’itinéraire de sa courte vie. Il naît à Colmar le 26 août 1922. Son père est chef de service à la préfecture. Sa mère, veuve de guerre, a eu de son premier mariage une fille, Marlise, de neuf ans plus âgée que Charles-Eugène. Tous deux sont très proches et, lorsqu’elle épouse en 1934 le pasteur Paul Sorg, le jeune garçon trouve dans son beau-frère, de plus de vingt ans son aîné, un ami et un modèle. Après de bonnes études au lycée de Colmar, poussé par une vocation intérieure et marchant sur les traces de deux grands-pères pasteurs, il s’oriente vers des études de théologie. Le 25 avril 1943, dimanche de Pâques, il prononce son premier sermon à Kaysersberg. Moins d’un mois après, il est enrôlé de force et envoyé sur le front estonien. En janvier 1944, il rentre pour trois semaines de permission auprès des siens. Le 30 janvier, il prêche en l’église Saint-Matthieu de Colmar sur le verset de saint Matthieu : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu. » De retour au front, il est frappé d’une balle à la tête le 12 avril 1944. Son corps repose à Juchnewa, près de Pskov. 
  « Il est inutile de fouiller les beaux souvenirs dans le but de nous révolter contre le présent ; cette attitude ne produit que fatigue et découragement. Ce n’est pas que j’oublie le passé. Mais je m’applique à la gratitude. » La gratitude est au cœur de l’attitude spirituelle de Charles-Eugène Weiss. Dans les pires situations, garder cette distance intérieure qui permet de ne pas céder au désespoir. « Nous voulons nous montrer reconnaissants ; la reconnaissance ne doit pas cesser lorsque les dons reçus ne sont plus que des souvenirs. »
 
Le pire risque que nous font courir les situations de détresse est de nous amener à nous replier sur nous-mêmes. « ‘‘Profondeur de la tendresse divine.’’ Dieu veuille que nous en fassions l’expérience dans notre situation actuelle ; notre épreuve alors se transformera en bénédiction. Nous y trouverons un sujet de gratitude et nous aurons atteint la seule chose qui importe. » La gratitude n’est pas affaire de sentiment, mais de décision. C’est pourquoi il nous faut nous y « appliquer ». 
 La fidélité, la confiance sont un autre thème cher à Charles-Eugène Weiss. « Les bienfaits et les grâces de Dieu dans le passé sont une preuve de son amour – et la reconnaissance m’invite à me remettre matin et soir à nouveau entre ses mains paternelles qui savent si bien ce dont j’ai besoin. ‘‘Il reste fidèle, parce qu’Il l’a promis et qu’Il tient parole. ’’ » Comme Dieu nous a gardé sa fidélité en dépit de nos indignités, nous devons savoir lui rester fidèles aux moments difficiles.
 « C’est maintenant qu’il faut que nous apprenions la reconnaissance. Ce n’est pas si simple : il faut de la fidélité. » La gratitude n’a de sens que dans une relation de confiance toute filiale avec Dieu : « L’essentiel est de reconnaître en Dieu notre Père, et Dieu doit rester Père même lorsque nous sommes malheureux et tristes. » L’amour du Père ne peut nous mener qu’à ce qui est pour nous le meilleur.
 Un autre point fort de la spiritualité de Charles-Eugène Weiss est la liberté. « Quel sentiment libérateur de se dire : nous avons trouvé la clé pour ne plus être paralysés et effrayés par le manque de clarté, par le doute et par les questions incomprises. » Marc Lienhard le souligne justement : « Homme de prière, Charles-Eugène ne doute pas, attaché qu’il est de tout son être au Christ vivant, enraciné dans la réalité divine qui lui donne une étonnante liberté intérieure et qui l’arme pour soutenir ses compagnons, voire sa famille. »
 Sa liberté se fonde dans un contact intime, personnel, vivant avec Dieu : « Dieu parle à chacun de nous. Il veut en vérité combiner ce qui est personnel avec ce qui est éternel. » Charles Eugène Weiss reprend ce thème dans son admirable sermon de janvier 1944 « ‘‘Chercher premièrement le Royaume de Dieu’’, c’est tenir à Lui, espérer en Lui en face des soucis et des dangers. C’est prier : tâche réconfortante parce qu’on peut vider son cœur, et aussi don merveilleux : cet entretien personnel avec Dieu nous donne le calme et la paix. »
 Un message de gratitude, de confiance, de liberté. Pour Charles-Eugène Weiss, Dieu n’est pas quelque chose d’extérieur et de lointain, mais une expérience vivante : « Cette expérience de Dieu donne une certitude inébranlable pour la continuation du chemin. Je n’admets plus qu’on me dise qu’il n’existe ni Dieu ni éternité, que ce sont là des illusions et des chimères. Non, ce sont pour moi des certitudes vécues. »
 Dieu n’est pas quelque chose d’accessoire et d’encombrant, mais, face au mensonge ce qui éclaire, face à l’oppression ce qui libère, face à la mort ce qui réunit. « La foi est une chose sérieuse. Dieu est la vérité. La foi a vaincu la mort, nous relie au Christ ; elle reste éternellement, même après la mort, une communion personnelle. »
 
Comme Etty Hillesum, avec la même lucidité, le même courage, la même grâce juvénile, Charles-Eugène Weiss a affronté sans baisser les yeux l’horreur et l’absurdité. Ce qu’il a écrit est pour nous. « Le souci, quel qu’il soit, aimerait gouverner nos âmes. Les hommes doivent être ses esclaves. Mais c’est précisément à ceux qui sont ou risquent d’être les esclaves du souci que l’aide est offerte. C’est à eux que s’adresse la parole : ‘‘Cherchez premièrement le Royaume de Dieu !’’ »