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Cyprès en archipel

 Dans Mon dernier corps (1981), la poétesse grecque Kiki Dimoula, Prix Européen de Littérature 2010, oscille savamment entre poèmes de la quotidienneté et fine parabole du passage de l’existence.
 Michel Volkovitch traduisit plusieurs livres de Kiki Dimoula. Aujourd’hui il revient à nouveau à eux ; et c’est pour nous faire découvrir l’audace de cette poésie, sa façon « qui ne ressemble à rien ». L’étrangèreté qu’elle dégage vient du placement dans ses vers d’événements banals, du quotidien et de l’infime qui se logent en eux, entrelaçant la mémoire d’une sorte de mille-feuille où ils auront à se recomposer.
 Sans doute est-ce d’abord cette lente remontée de mémoires non-linéaires, qui bouleverse et complexifie la syntaxe de Dimoula et donne à sa voix ses inflexions si particulières. Du vent passant dans des feuilles cendrées, d’une cruche sur la table, d’une cassette audio, sa bande que nous imaginons dévidée, d’un cyprès dressé face au père disparaissant, Dimoula dit, à la fin, comment ils s’interpénétrent. En cela, l’un de ses commentateurs (Nikos Dimou) a raison de dire : « L’unique thème de Dimoula, c’est le passage — progressif ou soudain — de l’être au non-être. Ce passage qui s’appelle temps, usure, mort. »
 Cette synthèse, pourtant, que le poème concentre en lui, n’a rien d’un thème abstraitement convoqué. L’opération poétique de Dimoula, dont les livres paraissent en Grèce dès 1952 (elle est née à Athènes en 1931), est opposée à une poésie métaphysicienne. Si la disparition peut la hanter (comme celle de son mari), elle ne peut la dire, par exemple, que par le détour d’une sorte de physique des éléments, et surtout par des agencements syntaxiques tels, qu’ils en perdront leur identité. Les formes du quotidien et de l’ordinaire créeront des connexions inédites, voire inconnaissables sans le sujet qui les disperse dans son langage, à l’exemple de ces vers : « Quelqu ’un a dû dire à la mer tu me fatigues, / la voilà comme noyée, / car cette vérité sèche / est plus mer que toute autre / et plus grand fond que grand fond // (...) Une barque de pêcheur jaune tombe goutte à goutte / dans l’avant-couleur du bleu : le sous-azur. / Suit le bleu sombre / – amour sombre profond – / brillant définitif / puis ternissement et rabaissement / jusqu’à un incolore et prolongé tu me fatigues. »
 Entre ces deux strophes, il n’y a pas que le passage, presque fatigué, de l’extrémité d’un vers en italique à sa suspension finale, mais cette si étrange façon de placer le verbe à la fin d’une épreuve de décoloration (« jusqu’à un incolore et prolongé »). Passage encore, presque doux, si juste dans l’apposition voulue, que Dimoula peut lui faire succéder ce réflexif : « Aventurismes de nuances, / humide approche de l’instable. » Car l’art des déplacements discrets est agencement de blocs d’affects et de perceptions. Il se déroule dans une complexité extrême, que Michel Volkovitch réfléchit dans sa postface en des exemples précis de difficulté de traductions, dans « une pensée fine et méandreuse », un usage de la familiarité éludant les négations nécessaires. Ainsi : « Herbe grasse dans mes tiroirs / douceur sans profondeur comme du velours / ou comme un serment piétiné / et je vois qui se délasse et se prélasse / ta photo ».
 Femme du poète Athos Dimoulas, disparu en 1986, sans qui, dit-elle, elle se serait « contentée d’une paresse rêveuse et ignorante, vers laquelle je penche encore », Kiki Dimoula a pourtant enduré seule la possibilité de continuer une œuvre, majeure, pleine d’embardées. Se mêlant elle-même aux rapts de sa poésie, et se plaçant ainsi à égalité de risque et de nudité. Sans doute est-ce cette dimension d’empathie qui la rend si populaire en Grèce, et qu’elle puisse écrire, pour nous : « Turbulence avalant / la hiérarchie des emportés. / Elle m’emportera moi aussi / qu ’un rien emporte / et que ne retient aucun / tiens-moi bien. / Qu’elle m’emporte donc./ Plutôt que le temps, mieux vaut / que m’emporte le vent. »