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Cracheur de feu

 Voici un recueil auquel a été attribué le Prix Européen de Littérature 2010 représentant trente années de création poétique. Un titre provocateur, agressif, a été choisi pour finalement englober une poésie formelle du point de vue métrique. Mais ce cadre semblait indispensable pour resserrer une nécessaire prise de parole et réalisation de celle-ci.
 Entre les Sonnets de l’école de l’éloquence et Le regard de la Gorgone et autres poèmes, on peut s’attendre à un recueil à l’écriture boitante : Tony Harrison est à la fois un témoin, un passant et un porte-parole dont l’ironie provoque souvent une chute au dernier vers, nous explique la traductrice dans sa présentation éclairante du recueil. L’écriture ouvre une plaie...
 Le premier poème est toujours déterminant. C’est l’accord parfait d’une œuvre. Celui de Cracheur de feu nous renvoie à la genèse de l’éveil à la langue. Une parole blessée est à l’origine du désir et de la nécessité de créer un réseau linguistique à travers l’art. Tony Harrison donne les raisons de sa vocation dans ce poème intitulé « Hérédité » : « Comment tu es devenu poète, c’est un mystère ! / D’où a pu te venir ce talent ? / Disons : J’avais deux oncles, Joe et Harry – / L’un était bègue, l’autre était muet. » Prendre la langue pour exister et faire exister ceux qui ne la maîtrisent pas, qui l’écorchent ou qui en sont privés, commande toute l’écriture de ce poète. Tendu est le vers, lorsque la révolte point pour mieux dire la « classe contre classe ». C’est ainsi que la langue populaire se mêle à la plus raffinée. Le désir de maîtriser la langue ne fait oublier en rien l’origine sociale, et c’est d’ailleurs ce qui donne encore plus de force à l’expression de Tony Harrison. Serviteur dans l’absolu, pourrait-on dire de lui. Dans la possibilité qu’offre une langue, il nous clame : « Je dois trouver les mots justes en solitaire » pour les handicapés de la langue et pour conjurer l’absence et l’oubli. Il donne parole au père, veuf inconsolé qui continue, après la mort de sa femme, de « réchauff[er] encore ses chaussons près du gaz ». Dans le milieu ouvrier où le « nous en continu » vivait au sein de chaque famille, l’enfant que fut Tony Harrison devint le maillon à la note trop soutenue. Le poète prend conscience qu’un fossé s’est creusé entre un fils qui écrit et des parents ne comprenant pas, voire refusant ce qu’il écrit. Après l’évocation de l’incinération et de l’enterrement des siens, Harrison se souvient de son père, qui, comme tous les ouvriers du quartier, est un « cracheur de feu », écorchant les mots et la syntaxe. « Papa avait un frère terriblement bègue / Papa ponctuait ses fins de phrases par mais... / Plus rude que la soie, ils hissaient la grammaire / Toute nouée au fin de leurs tripes. »
   À l’écriture mémoire vient s’ajouter l’écriture documentaire dans un « film-poème ». L’histoire s’y révèle monstrueuse, rythmée par les guerres qui sévissent dans le monde entier et la modernité mercantile où les jeunes s’inscrivent dans un présent violenté pour oublier toute projection dans l’avenir. Dans la dénonciation d’une existence à ras des pâquerettes, le poète s’interroge amèrement : « La lyre est-elle encore adaptée / pour franchir ce siècle et ses brasiers ? » Le monstre destructeur porte le nom de « Gorgone ». Elle a provoqué « goulags, guerres, ghettos »... Au Vingt-et-unième siècle, elle sévit insidieusement à travers le marché financier. Harrison prête sa voix à des soldats aussi bien qu’à Heinrich ou Heine, entre guerre et poésie, entre folie des uns et sauvegarde de l’art pour les autres. Le destin de Sissi est posé par exemple en contre-pied par rapport à la destruction qui ronge le nouveau siècle, car l’Impératrice « mit la Cour de côté / pour les arts et la pensée ». Afin de mieux prendre la mesure de l’évolution et de la répétition, Harrison traverse les siècles, de l’Antiquité entourée de ses mythes donnant sens à l’aujourd’hui qui en est totalement dépourvu en passant par les empreintes de la seconde guerre mondiale, toujours inscrite au fer rouge dans la mémoire de celui qui l’a vécue.
 Le nouveau siècle, avec son réchauffement climatique, offre à une Angleterre nordique figues, pêches, abricots et vin à profusion. Mais la tonalité est double. Nous sommes encore une fois entre joie et désespérance. Les fruits rejoignent pourtant l’amour porté à la dernière femme de la vie du poète : « Je n’avais jamais cru que l’arbre prendrait / et encore moins qu’il produirait, / et j’ai pu le regarder, comme notre amour, / survivre pendant il années, jour après jour, presque le temps qu’il a fallu pour récolter cette figue bien mûre, que je m’en vais sucer. »