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Cracheur de feu

 Tony Harrison est un poète britannique majeur dont on n’a pu lire en France que quelques poèmes dans des anthologies. Cette édition est la première qui permette de découvrir une œuvre forte et singulière. Dans sa préface, Cécile Marshall déclare que « l’écriture poétique est devenue pour Tony Harrison une quête destinée à donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais eue et que l’histoire a passés sous silence ». Issu de la classe ouvrière et brillant étudiant à l’Université de Leeds, Tony Harrison ne cède pas à une écriture précieuse, tout au contraire.
 Dès « les Sonnets de l’école de l’éloquence », il opte pour une langue familière afin^de mettre en scène des épisodes tirés de la réalité et plus singulièrement de la réalité familiale. La poésie de Tony Harrison, fortement engagée dans la vie sociale, tente de mettre à jour, de se remémorer certains membres de sa famille, ses parents tout d’abord. Par un regard tourné vers le passé il célèbre, dans leur humilité, ces vies qu’il a partagées et dont le temps n’a pas écorné la vivacité. A partir de quelques bribes, de faits apparemment sans importance, il en vient à brosser des portraits crus et émouvants. Ainsi de ce tableau familial : « À part ma conception leur grog contre la toux / c’est le seul moment je crois qu’ils partageaient vraiment. / Ça valait le coup d’avoir la crève et mal partout, / ce grog qu’ils préparaient tous les deux mes parents. » 
 Ces scènes familiales et intimistes abondent qui disent la prégnance des parents et la mémoire est là, refaisant surface pour évoquer ces silhouettes fami­lières ainsi que la jeunesse du poète, qui n’a pas oublié le milieu dont il est issu et qu’il célèbre. Mais dans ces mêmes Sonnets, un autre point fort est à remar­quer : l’engagement de Tony Harrison contre la guerre, qu’il a connue étant enfant. Dans ces évocations, le ton devient plus revendicatif, notamment quand il rappelle ce qui eut lieu à Hiroshima et à Nagasaki, et que sa mémoire a enre­gistré sans connaître la signification de ces noms : « Hiroshima, Nagasaki n’étaient que des noms pour nous / les petits, glorieux devant notre brasier. » 
 Ce sera le thème de la guerre qui enrichira la partie intitulée « Le regard de la Gorgone et autres poèmes ». Car Tony Harrison est un homme dressé contre ce fléau : son écriture narrative, ample et précise ne cesse d’évoquer les conflits, de les fustiger ainsi que leurs auteurs. Il suffit de lire « La Mère des Muses », long poème au souffle épique ou « Le regard de la Gorgone », chant dominé par la figure de Heinrich Heine dont la statue fut bannie par les siens. A partir de cette figure, et aussi de celles de Goethe et de Schiller, le poète en vient à vilipender les puissants qui entretiennent les guerres à travers les âges. Le ton se fait lyrique, l’indignation enfle et dans cette longue pièce jamais le souffle ne faiblit, tandis que le spectre de la Gorgone continue de hanter les hommes : « L’ombre du siècle qui s’achève / a terni nos années / et la Gorgone remplit encore / mes orbites vides de larmes. » 
 Pareille poésie, œuvre d’un homme profondément lucide qui manie le Verbe comme un instrument de lutte, ne pouvait rester plus longtemps ignorée en France. Avec cette somme qu’est Cracheur de feu, Tony Harrison s’impose comme un poète qui jette sur le monde, le sien et le nôtre, un regard sans com­plaisance, et qui se porte aux avant-postes de la lutte en faveur de l’humanité, sans oublier ceux qui comptent sur la parole des autres pour s’exprimer.