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Coup de cœur : Sur l’oraison de repos et de silence

Des coups de cœur j’en ai souvent pour les Carnets spirituels que nous donnent à lire Anne et Gérard Pfister. Ce sont de jolis petits livres de différentes couleurs sur le fond desquels se détachent paysages, édifices ou silhouettes un peu flous, parce que peut-être la couverture enveloppe un joyau spirituel et que la vie spirituelle s’épanouit toujours de nuit.

J’ai aujourd’hui trois raisons supplémentaires d’avoir un coup de cœur pour le petit livre de Balthasar Alvarez. Son propos est l’oraison de repos et de silence et, bien qu’il s’adresse aux jésuites, l’auteur se montre plus carme que les carmes ; peut-être faudrait-il mieux dire : plus carmélite que les carmélites. Les deux traités sont un éloge de l’oraison au Carmel. La préface de Bernard Sesé, l’éminent hispaniste qui a consacré une grande part de son œuvre à Thérèse d’ Avila et à Jean de la Croix, est une superbe forme brève sur Thérèse d’Avila.

Balthasar Alvarez expose sa méthode pour arriver à un genre d’oraison plus élevé que la méditation, préconisée par les exercices de Saint Ignace et en est l’accomplissement. Il s’agit de se prédisposer à la présence divine dans un entretien seul à seul. « Je me place respectueusement devant Dieu dont la présence m’est manifestée intérieurement et extérieurement non en passant mais d’une manière permanente et comme par habitude, et je me réjouis avec lui. » Balthasar Alvarez qui ne cache pas les découragements qu’il a connu pendant quatorze ans, ceux de Thérèse pendant dix huit ans, exprime sa confiance sans réserve dans l’oraison de présence. Cette oraison est l’exercice par excellence du Carmel : trois quart d’heures, deux fois par jour (comme une séance d’analyse), en silence et ensemble.

Les degrés d’oraison, distingués par le franciscain Francisco de Osuna que Thérèse a lu assidument dans sa jeunesse et qu’elle-même et Jean de la Croix ont repris, sont ici laissés à l’oubli. L’orant, ou plutôt l’orante – l’oraison, quelque soit notre sexe, se décline au féminin – en déposant tout devant Dieu, sans s’arrêter aux pensées qui passent ni aux fluctuations des lumières qui traversent sa nuit, rejoint par avance la grâce ultime de l’union à Dieu. Il en goûte mystérieusement la saveur. Pour jouir de Dieu, il suffit de se souvenir que l’humain est la secrète demeure de Dieu, d’y porter sans cesse attention, de s’en réjouir avec Dieu. L’oraison de présence est une voie de paisible espérance pour qui s’y engage avec humilité et obstination.

Bernard Sesé ouvre sa préface en évoquant deux rêves : l’un de Thérèse concerne la sainteté de Balthasar Alvarez après sa mort, l’autre est celui d’une admiratrice de Thérèse, qui, rêvant d’elle morte, lui fait dire : « Je suis fille de la compagnie de Jésus ». Ne nous y trompons pas ! Celle qui a entretenu des liens avec un si grand nombre de directeurs spirituels, choisis notamment parmi ces nouveaux experts en discernement que sont les membres de la Compagnie de Jésus, ne se prend pas pour leur fille ! La compagnie de Jésus dont il est question est le cœur de l’oraison au Carmel.

Un peu comme les mantras de la méditation bouddhiste favorisent l’expérience du vide, toute parole de l’évangile est chemin vers le Rien par excellence en lequel elle s’efface, porte ouverte sur le « je-ne-sais-quoi qu’on trouve d’aventure ». L’oraison de Thérèse est compagnie de Jésus. Avec et par le Verbe, l’orante, l’orant, entre dans l’abîme silencieux de la miséricorde, entraîné par le souffle divin. Si l’on ne craignait de trahir l’ineffable, on pourrait dire que l’oraison donne d’avoir Dieu pour ami. Alors disons que c’est comme si l’oraison donnait Dieu pour ami.