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Clarté sans repos

 Antonio Gamoneda, dont on connaissait déjà six ouvrages traduits en français, a été désigné en mars 2006 comme premier lauréat du Prix européen de littérature. Créé à Strasbourg, ce prix annuel distingue pour l’ensemble de son oeuvre un écrivain européen de dimension internationale, ainsi que son traducteur.
 Clarté sans repos (Arfuyen ) est la traduction par Jacques Ancet d’un des principaux livres d’Antonio Gamoneda, publié en Espagne en 2003 sous le titre Arden las pérdidas (« Les disparitions brûlent »). On y trouve à chaque page l’illustration noire et violente de l’affirmation faite dans un article de 1995 : « Ma poésie s’est toujours écrite dans la perspective de la mort. » Le poète assiste à sa lente exténuation, se remémore « l’enfance face à des trous sanglants », ressasse son vieillissement avec sa « peine artérielle », sa « mémoire broyée » ; anticipe le moment de son ensevelissement et du pourrissement des chairs.
 J’ai mis de l’eau et du cinabre dans mon cceur et dans mes veines et j’ai vu la mort par 
 delà le pourpre.
 Maintenant mes yeux voient dans le passé : grandes fleurs immobiles, mères 
 tourmentées dans leurs fils, lichens fertilisés par lu tristesse. »
 Le corps se sent envahi sourdement, irrésistiblement. À plusieurs reprises, Gamoneda parle d’insectes qui viennent dans son coeur, de fourmis et de « semences noires » qui pénètrent dans ses veines. La pensée est en désertion, « les questions vont cesser ». À l’ultime degré de l’agonie, la sérénité occupera-t-elle toute la place vacante ? Pas d’éternité en vue. Et pourtant l’idée d’éternité est bien là, qui ronge encore et encore.
 La langue du poète semble sonder chaque blessure profonde, serpenter lentement autour du « jardin torturé » de l’existence, parfois aussi dans des textes plus brefs, faire siffler des syllabes d’une très sombre pureté et lancer des phrases comme des couteaux. « Tel est l’âge du fer dans la gorge », il ne supporte aucune complaisance. Il donne à la voix d’Antonio Gamoneda une étrangeté d’outre-tombe, qui intrigue le poète lui-même, hanté par cet inconnu qui veille en lui et le prend en pitié.
  Il y a du sang dans ma pensée, j’écris sur des stèles noires. Je suis moi-même 
 l’animal étrange. Je me reconnais : il lèche les paupières qu’il aime, il porte sur sa 
 langue les substances paternelles. C’est moi, sans aucun doute : il chante sans voix,
 il s’est assis pour contempler la mort, mais il ne voit que des lampes, des mouches 
 et les légendes des rubans funèbres. Parfois, il crie dans les soirées immobiles.

 Clarté sans repos crée ainsi le cérémonial intime, sans aucune espérance, de « l’agonie naturelle enveloppée / dans des pétales d’ombre », avec « des restes / d’orages et de sanglots » d’une terrible noblesse et d’une poignante beauté.