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Clarté sans repos

 (…) Ainsi nous guident et nous accompagnent Pär Lagerkvist et Jean Mambrino, purs poètes qui jamais ne se contentent de l’agencement des mots à travers l’écriture, mais s’avancent en leurs livres tels des maîtres de vie et de pensée.
 Peut-être seront-ils en la compagnie du poète espagnol Antonio Gamoneda, récent Prix Européen de Littérature 2006, à Strasbourg, avec son livre de poésie Clarté sans repos (chez le même éditeur). Quelle dureté ! Quel impitoyable réquisitoire contre la mort ! Et quel pessimisme...
 Strophes ou versets, en une prose intériorisée qui nous arrache à notre quiétude et finit par nous jeter en cette « pavane funèbre » qui nous prend à la gorge et ne nous lâche plus. L’on songe à telles huiles ou gravures de Goya, aussi bien qu’au Guernica de Picasso... Le suivi de cette méditation, en quatre sections, devient un long « cri noir » qui ne cesse de nous apostropher au profond de la conscience. « Il y a du sang dans ma pensée », écrit Gamoneda dans son chant funèbre. Il retient, à l’évidence, les souffrances d’une enfance pauvre, les affres de la guerre civile, les peurs qu’inspire la lutte contre la dictature. Mais, plus près de nous, du vieillissement comme de la maladie, la métaphore de la mort s’inscrit avec force dans ces « yeux emplis de mercure », à travers « les suaires habités » où la vérité surgit comme « une armoire pleine d’ombre ». 
 Le vocabulaire le plus concret est parfois celui de la médecine et de l’anatomie : veines, moelles, ulcères, foie calciné ; fistules, sutures, canules, etc. Même la colombe, que l’on aimerait gage d’espoir, est vue en radiographie… 
 L’une des phrases clés de l’œuvre n’est-elle pas : « J’en suis à rêver l’existence et c’est un Jardin torturé »  ? Cette extrême lucidité, cette noirceur, se développent ici en « une dramatisation expressionniste », pour citer le traducteur Jacques Ancet, qui nous offre une version française d’une parfaite efficacité.
 Clarté sans repos : dans tout le livre court et s’impose cette lueur d’un acier, la forme d’un couteau devant l’esprit, cette menace d’une issue bien sûr inéluctable – et ce froid, qui nous brûle les artères, jusqu’à la dernière page

 

 Peut-être sais je transparent et déjà seul, irais je l’ignore. En tout cas, l’unique


 sagesse est à présent l’oubli.