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Charles Juliet

 « Ceux qui peuvent avancer / sans avoir à écrire / à s’appuyer sur les mots / combien je les envie » (Bribes pour un double).
 Pourquoi écrire ? Que sert tant de peine pour ajouter les mots aux mots quand nous savons bien qu’il n’est rien à découvrir qu’au secret du silence ? À quoi bon empiler livre sur livre quand nous voyons, hélas, que seuls des actes concrets seraient utiles, réparateurs. « Pourquoi ce besoin de déposer la substance de ma vie dans des mots ? » (31.03.90) : constante chez Charles Juliet depuis ses premiers textes, voici que résonne à nouveau cette interrogation à travers les pages de L’Autre Faim, cinquième volume du Journal. Dans quel but, de quel droit se soustraire à la vie commune des hommes pour mener cet exercice solitaire, et d’apparence si vain, d’écrire ?
 Pour personne cela ne va de soi, moins encore lorsqu’on est de famille paysanne et comme voué dès l’enfance à une existence de labeur et de contrainte. Quel est ce luxe inouï d’abandonner les champs et les bêtes pour œuvrer à la table de l’artiste, sans autre outil que papier et stylo ? Comment en être digne ? Ce qui rend si justes et émouvants les livres de Charles Juliet, c’est cet étonnement toujours renouvelé devant l’alchimie de l’écriture : « La langue dont je me sers pour écrire et qui me donne les pierres destinées à édifier ma maison, comment pourrais-je la suspecter, la malmener ? Tout ce que je peux faire, c’est m’échiner à lui conférer innocence et dignité » (15.02.89). Étonnement empreint d’une crainte révérencielle, comme aussi de la même inquiétude toujours tenaillante : « Pourquoi, au long d’une vie, cet acharnement à écrire ? Écrire, c’est se tenir au plus près de la source. C’est triturer et pétrir la pulpe – cette pulpe de l’être qu’il convient de travailler pour la maintenir vivante… » (27.05.92).
 Cette source, nous en désirons l’eau plus que tout autre chose, mais nous n’avons de cesse de nous en éloigner : « J’ai connu la souffrance d’être opaque à moi-même, écrit Juliet à une correspondante, et de ne rien pouvoir dire de ce qui me brûlait. C’est pourquoi je la perçois en vous qui êtes coupée de votre réalité interne » (10.03.89). Retrouver une attitude d’écoute de soi comme des autres, c’est à cela que peut nous aider l’écriture : « Tant d’êtres sont prisonniers du désert. Le désert, c’est ne pouvoir se rejoindre, demeurer étranger à soi-même, n’avoir pas de mots pour se dire » (29.01.91). Comme l’amour est bien plus que l’amour, écrire est bien plus qu’écrire : « Écrire, c’est départiculariser l’individuel et le réenfouir dans cette part commune à tous où il a ses racines et dont il s’était écarté » (15.03.91). C’est dégager en nous, plus intime que nous-même, cette voix qui nous parle de notre destin : « Écrire la voix, c’est simplement transcrire les mots de cette voix qui ne cesse de murmurer dans le silence de ma nuit » (2.10.89).
 En étroite affinité avec les plus hautes traditions spirituelles mais à l’écart de toute référence religieuse, l’écriture de Charles Juliet nous ouvre un chemin de dépouillement et de confiance, vers un terme auquel il ne donne d’autre nom que « vérité », « liberté », « joie ». Là où le plus haut accomplissement de soi est découverte de l’inconnu : « L’aventure de la quête de soi. On est embarqué, et on ne sait ni où elle nous entraîne, ni en quoi elle consiste, ni le temps qu’elle va durer, ni ce qu’elle fera de nous… À chaque pas, c’est l’angoisse d’avoir à aller plus avant dans l’inconnu » (20.10.92).
 Dans son extrême souci de ne jamais forcer la voix ni fausser la voie, avec une inflexible exigence et une désarmante simplicité, Juliet porte le témoignage d’un homme en quête, en métamorphose, pour nous tous qui attendons : « Écrire comme on se confie. Sans rien calculer, sans chercher à se protéger, sans chercher à prouver quoi que ce soit. Être dans cet état de nudité où rien ne viendra corrompre la parole qui veut se dire, les mots qui vont s’écrire. Avoir l’obsession d’être vrai, de restituer tel quel ce qui est perçu, ce que murmure la voix » (20.04.91).