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Chants prophétiques

 Nezahualcoyotl est sans aucun doute le représentant le plus connu de la poésie précolombienne. Né en 1402 au Royaume de Texcoco, près de Mexico, il entre au Collège des Prêtres et étudie la pensée de ses ancêtres toltèques, tout en s’adonnant à la poésie. Après s’être caché dans les montagnes pendant une dizaine d’années suite au meurtre de son père, il revient à Texcoco dont il devient roi en 1431. Ses travaux de grand bâtisseur, l’ardeur qu’il met à réorganiser le pays et ses talents d’administrateur lui valent une certaine renommée et attire dans la région des artistes de tous horizons. Avant les calamités naturelle et le déclin.
 Les chants de Nezahualcoyotl tournent autour de trois grands axes : le destin de l’homme, la parole et Dieu. Un dieu qui revêt une importance particulière aux yeux du dirigeant, un dieu qui n’appartient pas à la galerie des dieux connus mais nous accompagne pourtant tout au long de notre quotidien "invisible et impalpable", tout en étant "celui de l’immédiat voisinage".
 Une première édition de ce recueil a été publiée en 1985 aux Éditions Obsidiane, préfacée par J. M. G. Le Clézio. La traduction du nahuatl est due à Pascal Coumes et Jean-Claude Caër.
 Un des éléments qui m’ont frappée dans ces poèmes est la résignation qui semble s’emparer du poète à certains moments, comme si il savait sa civilisation condamnée et qu’il reconnaissait son impuissance face à cet inéluctable destin. Les mots prennent alors des tonalités désabusées et déchirantes qui inspirent beaucoup de respect. La mort est accueillie en musique, avec des danses, car elle mérite une arrivée digne de ce nom, malgré les sombres présages qu’elle traîne avec elle. La désolation s’empare du monde mais celui-ci conservera la tête haute. Avec encore et toujours, ce regard tourné vers Dieu, l’implorant de sa pitié et lui portant un amour sans failles. Vénération fidèle à l’épreuve de tout tourment ; là encore, c’est impressionnant.
 En invoquant la ruine des siens, Nezahualcoyotl célèbre la valeur des choses, des végétaux, des animaux, de la vie... dans tout ce que ces éléments peuvent avoir d’éphémère. Puisque bientôt nous partirons, rendons grâce à ce qui.
 Il y a également une grande part consacrée à la peur, à l’inconnu, à cet autre monde dans lequel se trouvent les « Décharnés ». Crainte et angoisse se mêlent aux louanges terrestres et illustrent la fragilité du poète. La vie et la mort se marient dans un immense paradoxe, c’est une tragédie désespérée qui se joue sous nos yeux.
 Après l’extinction de la civilisation, il restera les chants, le verbe et le poème, autant de sources qui jamais ne se tariront et continueront à raconter la vie.
 Quelques lignes : « Je suis ivre, je pleure et me tourmente, / Je pense et me parle, et me dis en moi-même : / Si la mort jamais ne venait, / Et si j’étais sûr de ne jamais disparaître ? / Là où la mort n’existe pas,/ Là où elle est réduite à merci, / C’est là-bas que je m’en vais... / / Si la mort jamais ne venait, / Et si j’étais sûr de ne jamais disparaître ? »