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Catherine CHALIER


Les Lettres de la création sont l’occasion d’une première collaboration avec une personnalité que les Editions Arfuyen connaissent et apprécient depuis longtemps : l’écrivain et philosophe Catherine Chalier, auteur notamment de l’excellent Traité des larmes, fragilité de Dieu, fragilité de l’âme.  Professeur de philosophie à l’Université de Paris X-Nanterre, Catherine Chalier s’intéresse tout particulièrement aux liens entre la philosophie et la source hébraïque de la pensée. Sa démarche d’écriture et son approche de la spiritualité juive la rendent particulièrement proche de l’esprit et de la forme des Carnets spirituels. 
Catherine Chalier a publié les livres suivants : Figures du féminin, lecture d’Emmanuel Levinas ; Judaïsme et altérité  ; Les Matriarches, Sarah, Rébecca, Rachel et Léa ; La persévérance du mal  ; L’Alliance avec la nature  ; L’Histoire promise  ; Pensées de l’éternité, Spinoza, Rosenzweig  ; Judaïsme et Christianisme. L’écoute en partage (avec M.Faessler) ; La trace de l’Infini, Emmanuel Levinas et la source hébraïque  ; Spinoza lecteur de Maïmonide, la question théologico-politique (tous ces livres aux éditions du Cerf) ; Levinas, l’utopie de l’humain  ; Sagesse des sens. Le regard et l’écoute dans la tradition hébraïque ; L’inspiration du philosophe. « L’amour de la sagesse » et sa source prophétique ; Pour une morale au-delà du savoir, Kant et Levinas  ; Traité des larmes, fragilité de Dieu, fragilité de l’âme ; Le Rabbi de Gur, La langue de vérité, traduction de l’hébreu, introduction suivie d’un essai, Penser avec les versets (tous ces livres chez Albin Michel) ; De l’intranquillité de l’âme (Payot-Rivages ) ; La fraternité, un espoir en clair obscur (Buchet Chastel) ; Sincérité du visage avec Didier Ben Loulou (éditions Filigranes).

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Les Lettres de la création

Kalonymus Shapiro, rabbin au Ghetto de Varsovie (1889-1943)

Aux sources du hassidisme, le Maggid de Mezeritch

REVUE DE PRESSE

Les Lettres de la création
Esprit et Vie (04/01/2007), par Cécile Rastoin, ocd

Catherine Chalier nous offre ici une belle méditation pétrie de la tradition juive et de la pensée d’Emmanuel Lévinas. Chacune des vingt-deux lettres de l’alphabet hébraïque, sa calligraphie comme son emploi dans la Bible, donne lieu à une présentation de la spiritualité juive sur l’acte créateur et du projet de Dieu de susciter un vis-à-vis libre en face de lui, responsable de l’écoute de la Parole divine et responsable de la vie de son frère.

Le livre du Zohar, dans son évocation mystique suggestive, met en scène chacune des lettres se présentant à Dieu le jour de la création pour revendiquer le privilège d’être la première à écrire l’histoire du monde. Quelle fut la réponse de Dieu à chacune ? Comment le choix se fit-il ? Et quelle est la mission dévolue aux vingt-et-une qui furent évincées ? Et à celle qui obtint cette première place ? Voilà ce que nous apprend ce petit livre d’une manière imagée et profonde : l’enjeu est bien celui de notre dignité humaine et de notre aptitude à devenir frères. 
Tel est par exemple le message de la dernière lettre, le tav : « Tav ne cherche pas, par là, à faire ployer la créature humaine sous un fardeau démesuré, elle dit simplement que, si la vérité relie à l’Infini, cela commence maintenant, dans le choix, pour soi et pour autrui, de la vie ou de la mort. La dernière lettre confie à chacun la tâche de veiller sur l’étincelle de la Vie infinie présente en toute créature. »
   

Une très belle fenêtre ouverte sur le monde spirituel du judaïsme.

Les lettres de la création
La Lettre de Ligugé (10/01/2006), par Lucien-Jean Bord

 Contrairement aux alphabets de la tradition gréco-romaine, que nous utilisons encore actuellement, l’alphabet hébraïque procède de ce génie propre aux langues sémitiques qui assigne à chaque réalité visible une sur-réalité qui transcende la matérialité en lui conférant une charge permettant d’en déceler les valeurs cachées.
 Ainsi, chacune des vingt-deux lettres hébraïques ne représente pas seulement un signe dont les combinaisons permettent les mots et la transcription du langage oral, mais ont un sens intrinsèque qui se conserve même au sein des mots et permet ainsi de découvrir le sens profond de ces derniers. Dans une de ses nouvelles (Le dernier démon), Isaac B. Singer met en scène l’un de ces « démons » inférieurs qui peuplent le légendaire juif ; pendant la shoah, cet esprit est resté seul dans un grenier rabbinique polonais, il n’y a plus rien autour de lui que l’anéantissement et il ne survit qu’en mangeant une à une les lettres des manuscrits et des livres qui l’entourent, sachant bien qu’arrivé à la dernière, il disparaîtra. Derrière l’allégorie il y a une vérité première : c’est la lettre de la Bible qui nourrit notre esprit ; les rabbins l’ont tôt compris qui ont développé toute une littérature des lettres.
 Voici tout ce que nous révèle Catherine Chalier, avec sa profonde connaissance des traditions du judaïsme. Il faut lire ces pages avec une grande attention car elles changent notre approche du texte biblique. Ce que l’on apprend ici, c’est l’esprit de l’écriture dont étaient pénétrés les scribes qui ont rédigé les livres bibliques. En lieu et place de notre conception purement grammaticale de l’écrit comme instrument formel, l’auteur nous invite à découvrir la fonction spirituelle de l’écriture, et c’est un bien agréable voyage dans la sagesse des lettres.

Une lumière dans le ghetto
Témoignage chrétien (28/01/2012), par Jean-François Bouthors

 Les commentaires bibliques du rabbin Shapiro, resté avec les siens dans le ghetto de Varsovie et mort en 1943, interrogent aussi la conscience chrétienne.
 Le rabbin Kalonymus Shapiro avait fondé à Varsovie la plus grande yeshiva (maison d’étudede la Torah) hassidique de l’époque. Ayant choisi de rester auprès de ceux dont il avait la charge, il n’a cessé d’enseigner dans le ghetto de Varsovie, s’interrogeant sur le sens de ce qui se passait. Il est mort en 1943.
 La philosophe Catherine Chalier retrace son itinéraire spirituel et publie une sélection de ses commentaires bibliques, retrouvés après la guerre. Ce livre bouleversant répond à la question posée par Élie Wiesel, dans La Nuit, lorsque ce dernier s’interroge sur le silence et l’absence de Dieu à Auschwitz. Kalonymus Shapiro qui, peu à peu, a abandonné l’idée qu’Israël payait ainsi ses propres infidélités, finit par affirmer depuis le ghetto : c’est Dieu lui-même qui souffre avec ses enfants. Un propos qui fait écho aux écrits d’Etty Hillesum qui n’exige rien de Dieu mais veut lui venir en aide au milieu de la détresse humaine.
 Ce livre, riche d’enseignements sur la prière et la nécessité d’étudier la Torah, ne peut manquer d’interroger les chrétiens : les enseignements du rabbin Shapiro ravivent le sens de nombre de paroles de l’Évangile tant la proximité est grande entre son cheminement spirituel et le témoignage de Jésus jusqu’à sa Passion. Écrire cela, ce n’est pas « christianiser » ce maître spirituel juif, mais interroger la densité de la compréhension que nous avons de l’Évangile et retrouver le sens de ce qui nous relie à la foi de nos « aînés ».
 Au fil des pages, on comprendra que ce livre est un pur diamant.

Kalonymus Shapiro, rabbin au Ghetto de Varsovie
La Lettre de Ligugé (01/01/2012), par Lucien-Jean Bord

 Grande figure du hassidisme et de la résistance à la Shoah, le Reb Kalonymus Shapiro (1889-1943) choisit en 1940 de rester avec les membres de sa communauté hassidim de Piaseczneh, envoyés au ghetto de Varsovie ; il y vécut jusqu’à sa déportation au camp de Lublin où il fut assassiné en 1943.
 Il a laissé, sous le titre Esh Qodesh (le Feu Saint) un journal spirituel des années 1940-1942, magnifique témoignage de la confiance en Dieu, non pas en un Deus ex machina qui viendrait venger son Peuple, mais en un Dieu proche qui souffre : « La grande souffrance de l’Éternel ne pénètre pas dans le monde [...] Si le monde entendait la voix de l’Éternel qui pleure, si l’on peut s’exprimer ainsi, il éclaterait... » (p. 142).
 En faisant suivre la présentation qu’elle donne du Reb Shapiro et de ses écrits de larges extraits non seulement du Esh Qodesh mais aussi du Derekh Melekh (Le chemin du Roi), un commentaire de la Parasha, Catherine Chalier nous découvre la pensée du judaïsme hassidique aux moments les plus tragiques de son histoire, alors que « un doute plein de peur monte en nous » (p. 125), lorsque ressurgit la phrase de Rabbi Akiba : « Toute ma vie je me demandais ce que signifiait : tu aimeras l’Eternel ton Dieu de toute ton âme (Dt 6, 4), c’est-à-dire même au sacrifice de ta vie [...] Maintenant je le sais ».

PETITE ANTHOLOGIE

Les Lettres de la création
(extraits)

 Sur la lettre Beit

 Parce que, mieux que toutes les autres lettres qui se présentèrent avant elle, de la dernière à la première, elle sut plaider sa cause devant l’éternel, avec intelligence, en disant qu’elle constituait la première lettre du mot baroukh par lequel toute créature, En-Haut et En-Bas, Le bénit, beit reçut le privilège de veiller sur le commencement de la création. « Berechit bara Elohim », dit en effet la Torah, « au commencement Dieu créa » (Gn 1, 1). Or cette faveur place aussitôt la création sous le sceau de la dualité et de la séparation entre les êtres, puisque beit est la seconde lettre de l’alphabet.
 En dépit des rêves si souvent mortels de fusion ou de communion, malgré le désir tyrannique de transparence ou de saisie du secret dont vit l’autre, l’un ne sera donc jamais l’autre. Image de Dieu, Adam lui-même est créé « masculin et féminin » et béni comme tel (Gn 1, 27-28). Mais loin de se désoler en constatant la dualité et la séparation, la Bible enseigne à trouver, grâce à elles, la voie de la bénédiction. Si le mot berechit, signifie « pour les prémices », comme l’interprète le Midrach, c’est-à-dire en vue d’un devenir sur le fond d’une énigme première non levée, celle de l’unité, celle de l’aleph, c’est parce que la promesse d’un devenir ou d’une germination resterait impossible autrement. Sans dualité et sans séparation, l’espérance même de l’avènement de l’humain demeurerait en souffrance.
 Aucune vie humaine ne peut véritablement naître et grandir sans consentir à la dualité et à la séparation. Les animaux, dit la Genèse, appartiennent tous à un genre, l’homme et la femme ne dépendent d’aucun genre, ils relèvent uniquement de la bénédiction prononcée sur leur dualité irréductible. Telle est, évidemment, la source des conflits, des luttes et des guerres car si dualité et séparation imposent à la fois l’épreuve du secret inviolable de chaque visage humain et celle du partage de la terre entre la multiplicité des hommes, elle suscite souvent la tentation de surmonter cette double blessure infligée au désir de domination et d’emprise, par la violence, la haine et le meurtre. Mais, malgré ce péril et les désastres profonds qu’il ne cesse d’infliger, la Bible dit aussi qu’aucune bénédiction ne descend sur la terre sans ce consentement humain à la dualité et à la séparation. Là où prévalent la confusion et l’absence de discernement (bina), prévalent aussi morbidité et malheur.
 Comment alors accueillir la lettre beit en chaque vie pour qu’elle soit source de bénédiction ? Ou encore, comment recevoir l’altérité de chaque créature humaine comme une joie qui, loin de combler une attente préalable, ne cesse de surprendre et d’aviver infiniment le désir de sa proximité ? La bénédiction tient à cette merveille, à ce pouvoir qu’a autrui, celui dont je suis séparé(e), de me révéler mes propres capacités d’aimer et de grandir au rythme de cet amour. Mais celui-ci, loin de revêtir les traits pathétiques de la passion et de son refus obstiné de la dualité, consent à elle. Seul l’amour dans la séparation permet de recevoir la bénédiction. Il appelle ailleurs, plus loin, là où, par peur parfois, par esseulement souvent, il semble qu’on n’ait plus la force d’aller.