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Ceux que l’on oublie difficilement, par Laurent Albarracin (Pierre Campion)

Les éditions Arfuyen continuent la publication du poète japonais Ishikawa Takuboku (1886-1912). Après Le Jouet triste, ils reprennent en un seul volume deux recueils précédemment édités déjà par eux, en 1979 et 1989. Les lecteurs français qui ne connaîtraient pas encore la poésie de Takuboku ne manqueront pas d’être décontenancés par le ton très mélancolique qui s’en dégage et par la simplicité des poèmes, par leur amertume subtilement instillée, paradoxalement presque douce et fade à force d’être limpide et explicite. […]

Mais cette simplicité ne serait-elle pas trompeuse ? La tristesse semble quasiment l’unique propos de ces poèmes. Une tristesse qui est double presque, puisque le regret est le thème principal mais aussi le mode sur lequel il s’exprime : « Si la tristesse / est la saveur des choses / je l’ai trop goûtée » […]

La tristesse, sentiment poétique absolu, s’attache aussi bien au dérisoire, au trivial : « La balle que j’avais lancée / sur le toit / qu’est-elle devenue » Tout disparaît, du passé et de ce monde, mais le poète qui s’élance après tout ce qui fuit, de façon tellement exhaustive que c’en est louche, n’est-ce pas qu’il s’évade, en réalité, lui aussi ? Ne se berce-t-il de souvenirs affligeants pour continuer d’en choyer l’amer regret ?

On peut se demander alors si la tristesse n’est pas ironique, chez Takuboku : « Le vert tendre des saules / en amont de la rivière / je le vois comme à travers des larmes » ; « Jusqu’au chignon que portait / au village la femme du médecin / je le regrette »

La réalité est systématiquement vue par le prisme de la tristesse. N’est-ce pas que le poète se taquine lui-même et se moque de sa propension à chausser de telles lunettes mélancoliques ? Parfois on n’est pas loin d’entendre dans ces tercets une version japonaise des nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon ! « L’instituteur s’était saoulé / puis sabre au clair avait poursuivi sa femme / il fut chassé du village » […]

Quoi qu’il en soit, qu’il y ait là de l’ironie ou non, il est certain que la tristesse – car même si elle était empreinte d’ironie, elle resterait la tonalité dominante de ces tankas – est un sentiment poétique qui permet d’appréhender le monde à sa juste mesure. La mélancolie, sous la plume de Takuboku en tout cas, agrandit les choses à des dimensions qui les dépassent en même temps qu’elle les réduit à une anecdote dérisoire, risible de faiblesse et de trivialité.

Le monde bouge, quand il est vu tristement, il s’ouvre et se referme comme une valve sous le flux puissant d’un sang transparent. La tristesse à la fois magnifie le monde et le rend étroitement à lui-même, à sa contingence désespérante et belle puisque le monde n’est plus et ne sera jamais plus tel qu’il fut : « De retour au pays cette douleur en moi / la route a été élargie / le pont est neuf »

[La lecture de Laurent Albarracin dont nous reproduisons ici des extraits a été publiée sur le site de Pierre Campion le 1er février 2018.]