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Ceux que l’on oublie difficilement

 « Je suis fatigué du voyage », écrit Takuboku. À ce moment avait-il déjà commencé son dernier recueil Kanashiki gangu (Le jouet triste), au titre significatif. Peut-être.
 Poèmes denses, tanka, fragments, des textes trop brefs, des textes inoubliables. Ishikawa Takuboku nous donne le poids véritable de la tristesse, de l’indifférence des hommes, de l’égoïsme. Il a vécu une vie très courte – à l’image de ses textes – entre le silence de ses mains et le thé refroidi. A-t-il été le convoyeur discret des derniers murmures nippons du XIX° siècle, ou tout simplement s’est-il posé dans l’envol de tel oiseau ?
 Ses textes ne sont pas plaintifs, ni larmes, ni braises. Ils existent, ils hébergent et se referment sur « cela ». Sur l’oubli, sur l’essentiel. Mais qu’est l’essentiel ? tout simplement à la tempe d’une femme, une cicatrice. Ou la pluie. Ou peut-être cette neige qui enveloppe, qui donne le sens véritable à la chaleur, à la douceur, au rien. Ce rien qui est tout pour l’homme fatigué, pour l’errant du dernier pays.
 Avec Takuboku, il est possible d’aller loin, très loin. Sans jamais quitter l’empreinte, cette zone que lui seul habite, avec sa mère et sa femme. Mais au Japon les femmes sont si discrètes…
 Il faudra souvent retourner à Ceux que l’on oublie difficilement, avant de frôler ne fût-ce qu’un instant le visible, le possible, la mémoire intérieure du poème. « Cela » réside au bout du chemin, dans l’implosion, dans le cri chuchoté :
  mon ami venait m’emprunter quelques sous 
 il s’en retourne
 les épaules couvertes de neige.