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Cet art du manque, le plus sûr

 Je connais peu la littérature brésilienne, si ce n’est le très beau roman Diadorim de Guimaraes Rosa, où l’on découvre la vie rude et pauvre des paysans du Nordeste.
Voici que je découvre une voix nouvelle, une poétesse rare, Maria Angela Alvim qui
« a pour soeurs – comme le dit justement le traducteur dans sa préface – Alejandra Pizarnik et Cristina Campo ».
 Arfuyen, qui fête cette année ses vingt-cinq ans d’existence, nous donne à lire un choix de ses poèmes dans cette langue portugaise, rugueuse, douce et charnelle, traduits par Magali et Max de Carvalho. Cette traduction nous fait sentir la vibration de cette poésie où la voix seule, en équilibre, danse sur le bord de l’abîme.
 Maria Angela Alvim naît le 1" janvier 1926, dans l’Etat de Minas Gerais. Elle fait ses études à Rio de Janeiro et s’engage très tôt sous l’impulsion du Père Lebret comme assistante sociale. Par son travail, elle est confrontée à la terrible réalité de la misère. Dans les années 50, au cours d’un voyage en Europe, elle se lie d’amitié avec Lou Albert Lasard, intime de Rilke. Maria Angela Alvim est fascinée par cette grande figure tutélaire, mais aussi par Gide, Pessoa, Léon Bloy, et porte une tendresse particulière à Simone Weil. Elle étudie le chant, lit Thérèse d’Avila. Les dernières années de sa vie seront obscurcies par la maladie. Elle restera recluse à l’hôpital, quatre longues années, avant de mettre fin à ses jours en octobre 1959, à l’âge de 33 ans.
 Paru en 1950, Surface sera son seul livre publié de son vivant, livre de poèmes subtils, de poèmes de l’esprit. Dans Iris, elle décrit ce qui pourait être une sorte d’art poétique :
 ... cet art du manque, le plus sûr,
 t’a toute entière parfaite, et tu risques une
 forme... 

 Ses derniers poèmes, splendides bien qu’inachevés, forment un ensemble intitulé Poèmes d’août. Concision terrible des derniers poèmes, concision de l’esprit en proie à la souffrance ? De quelle maladie souffrit-elle ? Ecoutons sa voix :
  Ils sortent la folle de la chambre.
 Ils réveillent la folle (d’où).
 Elle est belle, elle a les yeux fixes
 d’une qui est morte pour s’être vue. 

 Par une sorte de renversement, l’absence se fait présence. La douleur devient feu, mur, vitre d’hôpital. La surface : profondeur, abîme « de cette cage de hasard ». On sent son mental précis, maintenant déchiré. On sent aussi que la folie et la mort rôdent, ici, au plus fort du désir, de se sentir encore vivante à travers cette langue portugaise charnelle, dans un dernier effort, par une violence abstraite.
  Je serai nuit, porte, mur,
 excepté mon chemin...

  Apte je suis moi,
 âpre est mon amertume... 
 
 Carlos Drummond de Andrade a écrit à propos de Maria Angela Alvim : « Il est des êtres nés pour chercher et passer, gardiens d’une promesse perpétuelle, rose ouverte dans le rien. »