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Ce qui écoute en nous

 Dès les premiers poèmes, Alain Suied annonce la couleur. L’univers est silencieux, le royaume est déserté, le ciel est illusion intime, et le seuil, effacé. Certes l’autre, un autre à peine perceptible, « pourrait te guider / dans la nuit du devenir », mais il est non-représenté, non-murmurable, – quoique proche –, car nous sommes, poètes ou lecteurs de poésie, « face au vide du symbole / face au vertige / à la mémoire du vide / qui veille au centre du signe ».
 La couleur annoncée par ces premiers poèmes risquerait fort d’être le blanc, n’était que Suied s’échappe de cette métaphysique du vide qui ensorcelle une bonne partie de la poésie française contemporaine. Dans la seconde moitié du recueil, les mots et les images prennent une densité plus grande et ne sont pas barrés aussitôt qu’écrits, réussissant ainsi à demeurer, aux yeux et dans la mémoire du lecteur. Influencé peut-être par Dylan Thomas, qu’il a admirable¬ment traduit, Suied use d’images très charnelles, de parturition (« le matin sanglant de la naissance »), de nouveau-né dont « le sourire est taillé / comme une blessure / dans la chair du visage ». Il évoque aussi la souffrance des gens « roués de fatigue et d’exil », la douleur qui découpe « l’espace exact qui manque à nos paroles », « l’illusion exacte / qui manque à nos certitudes ». Tout cela pour nous rappeler qu’à ce monde lunaire du « tintement du silence » et du « paysage oblitéré » il y a « une fin charnelle ».
 Mais ce n’est pas tant la valeur symbolique de ces images qui importe, ni la façon dont elles illustrent la pensée du poète. La seule présence dans le texte des mots très concrets dont elles sont faites, donne à celui-ci une réelle existence et dans ses meilleurs moments lui permet d’éviter la non-signifiance de tant de poèmes contemporains qui, à force de nous dire que rien, – ni le monde ni les mots –, ne dit réellement rien, nous disent, à satiété, rien du tout.