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Blasons du corps limpide de l’instant

 Il n’est pas très facile de rendre compte de l’essai de Gérard Pfister, qui eût pu aussi prendre place dans la section consacrée à la poésie. Il s’inscrit dans la tradition du langage amoureux de la mystique, sous la forme particulière des « blasons ».
 Une page magnifique, en prologue, donne à l’ensemble une note d’incarnation en célébrant l’instant offert, décisif, fugitif et pourtant capable de l’éternel si la peur ne nous le fait pas fuir. Elle est suivie de cent autres pages comprenant chacune un titre, un texte en prose et un véritable poème, réparties en neuf chapitres ; la richesse de substance poétique des textes et des poèmes dépasse, heureusement, toute thématique.
 À cette page inaugurale répond une page de conclusion où l’on s’interroge sur l’autre, sur l’ami qui nous fait face et nous parle, nous écoute, dont on écrit les mots, à qui l’on s’offre sans retour.
 Entre les deux, le mouvement part de notre désir de Dieu, que nos mots dissimulent ; ce désir fut entier, mais notre vouloir nous en a détournés afin d’échapper à une dépossession de nous-mêmes ; il faut retrouver ce désir et les mots qui l’avouent, avec la grâce qui ne nous a pas quittés (1). L’enlisement, l’appel, la renaissance du désir, le mystère de l’instant (II). La description de notre absence à la présence offerte (III). Le ciel accueille la prière, le désir est sans entraves, la rencontre a lieu dans le présent ; joie nocturne de l’expérience ; développement des métaphores du ciel – non identifié à « l’ami » –, de la coupe, de la rive (IV). La surprise, l’imprévisible, le fait d’être dépassé ; la confiance au sein de l’absolue distance ; la possible expérience de l’extase (V). La défaillance et la reprise possibles ; les idoles : du dieu tout-puissant, du moi qui capitalise (VI). La grâce, le don et l’offrande, qui est elle-même don ; la filiation – au sens eckhartien – et la métaphore de la neige, qui va gouverner toute la fin du livre (VII).
 Ce n’est pas le tout-puissant mais le dieu de l’abîme, de la faiblesse et du néant qui est le père ; retour à l’instant ; le portrait de la jeune mère introduit l’idée d’une naissance : celle, suggérée, du Christ qui – Kierkegaard nous l’a appris – est « l’unique instant » (p. 119) (VIII). Alors la vie dans l’espace nouveau nous est décrite : liberté, danse et danse de Dieu, écriture, métamorphose (IX). 
 Telles sont les étapes principales de ce trajet, abrégé d’une vie spirituelle entière. Moins les circonstances de la vie et l’inquiétude pour le monde – dirais-je – qui pourtant ne devraient pas laisser que d’interférer.