Arfuyen sur Twitter
  • Littérature
  • Spiritualité
  • Sciences humaines

Blasons du corps limpide de l’instant

S’il fallait hasarder non pas un résumé mais une approche de ces « variations » –au sens musical du terme – sur l’unique thème de l’instant, elle pourrait prendre la forme de cette interrogation ; l’espace d’un instant, saisis d’infini, ne nous arrive-t-il pas d’entrevoir notre être d’éternité, bien que nous ne percevions la plénitude qu’à travers l’expérience de la limite et de la contradiction ?

D’une intensité retenue et d’une homogénéité exemplaire, ces Blasons de G. Pfister (qui fête les 25 ans de ses Éditions Arfuyen de haute tenue) portent loin la réflexion sur cette entrevision, sur cette perception pure et toute bergsonienne du temps.

Très personnel, cet ouvrage est rythmé en neuf séquences de onze textes chacune selon un orbe parfait. Chaque page se présente comme une prose méditative suivie, en italique, d’un écho poétique épuré, ciselé, joyau de concision.

Autant d’instants éternels, de surgissements suggérant que le temps n’est pas simplement le rapport entre événements se déroulant dans la durée ; il est mystère. Car ici, l’instant n’est pas l’instantané ni l’immédiat, mais le moment présent vécu comme plénitude offerte ; à la fois lieu de passage et patrie, « Maintenant de toujours », pour parler comme Maître Eckhart.

Mais alors que cette béatitude de l’instant pur se trouve à portée de main, elle semble intangible, ou plutôt, tout se passe comme si nous nous étions absentés ; comme si perdurait la tentation de la fuite en arrière dans un passé dont le miroir serait déformant, ou dans la fuite en avant dans un futur dont nous ne posséderions pas le code. L’instant, lui, précisément, est en mesure de nous remettre la clé en nous invitant à la réceptivité, à l’écoute suprême, à l’attention et à la surprise d’être.

Lavés, nos yeux pourraient s’ouvrir sur « I’estuaire du ciel », apprendre l’alphabet de la lumière natale. Tout pourrait advenir et hâter la naissance à nous-mêmes et à l’autre.

D’où vient donc notre incapacité à habiter avec nous-mêmes ; notre propension à passer à côté du trésor de la sagesse qui nous désencombrerait, nous octroyant la force d’être sans défense ?

Parmi les obstacles, l’Auteur pointe, entre autres, l’habitude, cette « grande sourdine » (S. Beckett) : la peur du neuf, de l’inconnu. Seul l’instant accueilli, vécu dans l’humble gloire d’aimer au quotidien pourrait nous rapatrier, nous recueillir pour mieux accueillir.

Est-ce par crainte de verser dans le piétisme que cette quête de spiritualité évite de nommer « l’ami » des hommes, au risque de la gnose et de l’allégorie floue ? G. Pfister parvient cependant à frayer au lecteur un chemin vers la lumière par vocation d’éveilleur.

Cette « célébration du présent » (à connotation liturgique) ne se clôt que pour éclore, pour ouvrir à ce physique d’âme qu’est la danse. Tout, ici, a le poids de la légèreté.