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Balbuciendo

Après L’Ouïe éblouie paru chez Voix d’encre, Michèle Finck signe l’édition d’un deuxième recueil chez Arfuyen dont le titre Balbuciendo nous renvoie d’emblée vers l’origine du langage qui nous met au monde. On songe aussitôt au merveilleux film-poème La momie à mi-mots où apparaissait Michèle Finck, poète et scénariste et dont le réalisateur Laury Granier nous disait que derrière l’écrivain se cachait « l’éternel enfant ».

« L’éternel enfant » use de ce balbutiement dont G. Diego dans le livre de Paul Gifford Paul Valéry : musique, mystique, mathématique nous affirme qu’il est « la poésie, ces choses ou cette chose que tentent obscurément d’exprimer les cris, les larmes, les caresses, les baisers, les soupirs ». Et de citer le fameux vers du Cantique Spirituel du mystique espagnol Jean de la Croix : « un no sé qué que quedan balbuciendo ».

Le livre que vient d’écrire Michèle Finck est bien un livre qui répond à cette définition. La rupture, le deuil, l’absence tracent sous la peau vive de l’auteure « des lignes de douleur ». Dans la première des trois parties qui composent le livre, Michèle Finck évoque « L’amour et l’échec de l’amour... ». On retrouve dans « Présage » l’atmosphère de La momie à mi-mots avec de « Frêles cerfs-volants que le vent frôle » mais déjà l’auteure voit sa « tête équarrie dans la vitrine d’un boucher ». Image forte, étrange, fantasmatique dans la lignée de celles d’Anise Koltz ou de Claude Ber qui nous touche dans notre chair. Car à n’en pas douter, les mots de Michèle Finck ont partie liée avec ce corps qui les sécrète : « Les gencives de l’enfance saignent », « L’oreille pleure d’astres crevés »... 

La deuxième partie du livre consacrée à la mort du père est bouleversante. L’enfance du père y est évoquée avec une tendresse infinie : « l’avoir entendu balbutier qu’il avait appris à déchiffrer tout seul livres et partitions en gardant les vaches ». Michèle Finck avec son âme d’enfant se remémore son père enfant avec ses frustrations, ses peurs, ses désirs. Le lecteur éprouve une totale empathie pour l’auteure au chevet de son père agonisant et il ouvre avec elle « de nouvelles portes de douleurs à l’intérieur de soi ».

Suivent alors des poèmes magnifiques tel « De givre et de feu » où père et fille se retrouvent au cœur du poème « Écrit à deux bouches ». Dans le texte « À deux voix » où le père incinéré devient « Père à la peau de sapin père brûlé », on appréhende la consumation totale du moi dans la nature qui a inspiré le père également poète.

Indubitablement, le livre de Michèle Finck est l’une de ces étoiles filantes qui nous éclaire dans notre nuit. Si le vrai cimetière n’est autre que notre mémoire, il n’en est pas moins vrai que ce recueil est la vraie tombe du père décédé. Et l’auteure de nous rappeler la lettre de Goethe à Zelter dans laquelle il soutenait : « J’ai la ferme conviction que notre esprit est une substance de nature tout à fait indestructible, qui continue d’œuvrer d’éternité en éternité ».

Dans la troisième et dernière partie intitulée « Scansion du noir », Michèle Finck, on le pressent, a décidé de continuer « à œuvrer » : « Ciel silence cigale / J’écris / D’un seul coup tout autour des tortues sauvages ». Et l’écriture du ciel de mettre un baume sur cette incoercible souffrance : « Ce soir un peu de bleu a eu pitié de moi » et le lecteur de refermer ce livre en sachant qu’il faudra très peu de temps pour qu’il le reprenne pour une nouvelle lecture. Car les lectures de Balbuciendo ne peuvent être que multiples. Il y a plusieurs livres dans ce recueil où les images forcent notre inconscient tant leur puissance et leur magnificence nous interpellent jusque sous notre peau où chaque mot rencontre son écho car le poème et son auteure ne font plus qu’un dans un corps de lumière où l’écriture s’impose pour révéler sur la page blanche « le scanner de l’obscur ».