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Balbuciendo

 Si l’on se réfère à la deuxième partie intitulée « Triptyques pour le père mort », on voit de suite qu’il s’agit d’un livre sur la mort. L’hommage au père disparu évoque tel genre littéraire appelé « Tombeau » – que l’on songe au « Tombeau de Charles Baudelaire » de Mallarmé, ou à celui de Couperin signé Ravel. La prégnance de la mort court comme une électricité à travers ces poèmes, en vers ou en prose – l’agonie, la disparition, le déchirement et le deuil.
 L’hommage de Michèle Finck à son père est d’autant plus prenant qu’elle nous livre ce constat dès la page 35 : « Être saisie par le nom que le père se donnait, "der Sprachlose", "l’alingue", parce que ni le dialecte, ni le français ni l’allemand n’ont été langue pour lui. » L’on sait pertinemment que l’Histoire et la situation cruciale de l’Alsace en une certaine période l’ont ainsi imposé à bon nombre de nos contemporains…
 À suivre ces pages en l’honneur du père défunt, Adrien Finck – universitaire, mélomane, poète – nous reviennent quelques mesures du Requiem de Mozart, et surtout l’incipit des Cahiers de Malte Laurids Brigge, magistral roman de la mort, que Rilke écrit après son séjour à Paris : « C’est donc ici que les gens viennent pour vivre ? Je serais plutôt tenté de croire que l’on meurt ici. » La mort anonyme dans une grande ville, aussi bien que celle, terrible, du chambelland Brigge en son château d’Ulsgaard… D’ailleurs mention est faite par Michèle Finck d’une promenade au Jardin du Luxembourg quand, en alternance avec l’hommage à son « Père à la peau de sapin père brûlé » (55) elle évoque la séparation, le déchirement d’un amour qui vient de s’achever. Tant il est vrai, selon les psychiatres, qu’une séparation peut être considérée comme un deuil. « Maintenant je peins / Les cicatrices de l’invisible en noir » (67) est le leitmotiv qui hante ces lignes presque à chaque page : « Illisible mémoire déchiffrée comme en rêve » (70) qu’il lui faut s’obstiner à graver sur le blanc de la page. En mots parfois très durs : « je ronge les os d’un ancien amour » (74).
Aussi bien l’« In memoriam » à la gloire du père que la « Ritournelle de la mal aimante » ne cessent de prendre le lecteur à témoin avec la même densité, un identique vibrato de la part d’une auteure qui s’intéresse pareillement à la musique, la poésie, le cinéma, tout en enseignant la littérature comparée à l’Université de Strasbourg. Son éditeur Gérard Pfister évoque justement cette écriture : « On ne peut qu’être frappé de reconnaître chez Michèle Finck cette sensibilité expressionniste, si rare dans le paysage français. » Précisant : « Si chères aux expressionnistes, l’allitération, l’accumulation, la rupture sont ici souveraines. » On y relève partout ce leitmotiv du deuil, de la mort, et d’une irrépressible douleur : « Écriture : tour, terre, terrier, trou. /A-pic du cri dans l’œil de la gorge. / Les mots titubent atterrés de mémoire. / Les souvenirs brûlent le vagin du visage. / Une étoile anonyme essuie les larmes. / Les onomatopées de l’os tournoient. / Poème : scansion du noir, balbuciendo. »
 Où l’on découvre, dans la première partie « Sur la lame de l’adieu », une sorte d’apaisement en ces pages sur la Sicile et l’enchantement prodigué à qui rêva certains jours d’avril en ces lieux magiques : Taormina, l’Etna, Agrigente, Raguse, Segeste, Trapani, Selinunte, et la mer et le soleil…