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Didier AYRES

(1963)

 Didier Ayres est né à Paris le 31 octobre 1963. Après le baccalauréat, il décide de voyager. Il parcourt la Grèce, l’Égypte, les Antilles et le Brésil. En Guyane, où il réside plusieurs mois, il commence à écrire.
 Revenu en France, il gagne sa vie dans divers emplois avant de reprendre des études de lettres à la Sorbonne.
 En 1997, il publie un premier recueil de poèmes, Nous (William Blake).
 En 2003 paraît aux éditions Arfuyen Comme au jour accompli, avec une postface de Jean-Yves Masson.
 Auteur de plusieurs pièces de théâtre, il a soutenu en 2002 une thèse sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès (qui fut lui-même élève de Jean Mambrino).
 Il vit aujourd’hui dans une petit ville du Limousin.

 

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Comme au jour accompli

Le Livre du double hiver

Monologue depuis le refuge

Flamme ou le travail de nudité

REVUE DE PRESSE

Didier Ayres
La Vie spirituelle (01/01/2004) par Gérard Pfister

 « Les chevaux se tiennent là dans ce jardin en équilibre. J’ai souvenir de ceux-là et des rossignols. Et je vois les cimes et les voûtes et les étoiles entre elles et je les appelle du nom de l’or et des éléments précieux. »
 
C’est par ces mots que s’ouvre le livre de poèmes auquel Didier Ayres a donné pour titre ces mots étranges Comme au jour accompli. Et tout de suite un ton est donné qui frappe d’évidence. Une voix nous parle au présent, à la première personne, avec des mots simples. Nous voyons s’étendre devant nous un paysage qui évoque les réalités élémentaires des dictées enfantines – chevaux, arbres, ruisseaux, forêt, chemins, fontaines … – mais aussi, et sans discontinuité, les images précieuses de quelque féerie orientale – narcisses, azur, guirlandes, orchidées, sycomores, éther, constellations… 
 « Et je vois les cimes et les voûtes et les étoiles entre elles et je les appelle du nom de l’or et des éléments précieux »  : avec Didier Ayres, nous voyons, nous nommons comme si c’était la première fois. Nous avons cette jubilation incroyable de voir toutes choses à nouveau avec des yeux d’enfant et de leur donner à toutes le nom dont nous les connaîtrons et les aimerons. Chaque vision, chaque parole est ici inaugurale, et il ne s’y trouve que douceur et gravité. Car à l’émerveillement se même à tout moment un sentiment de crainte, comme si la beauté n’était si émouvante que de sa fragilité, comme si la splendeur n’éveillait en nous un si tendre désir que d’être tissée de pauvreté et de néant. Oui, toutes choses « se tiennent dans ce jardin en équilibre » : au bord du silence, au bord de l’abîme, au bord de la mort. Instables, insaisissables, et, dans leur précarité même, dotées d’une sorte de perfection. Non pas de plénitude, mais de désir, non pas d’achèvement, mais de promesse. Toutes choses absolument belles, absolument vraies, ici, maintenant, « comme au jour accompli ».
 C’est cela que nous offre la langue du poème : la vision originelle où la nuit avec le jour, les choses avec les mots, l’éternel avec l’aujourd’hui célèbrent leurs noces. Moment joyeux, moment solennel. Qu’on nous épargne les discours : savants, lyriques, bavards, s’abstenir. « Il y avait les peupliers dans le ciel au repos / Et les roses / Il y avait les résédas / Et les eaux saoules et les pierres de l’ivresse / Et aussi l’éternité comme un langage »  : qu’il emploie le passé ou le futur, Didier Ayres ne parle que dans la vision du présent. Que sous ses yeux les êtres et les constellations se déploient en d’incompréhensibles figures – eaux saoules, oiseaux de pierre, rivières brûlantes, chevaux d’inquiétude, nuit flamboyante …–, le poète ne cesse pourtant de voir en toutes ces réalités, même menaçantes, « l’éternité comme un langage ».
 Langage toujours à réapprendre, tant nous nous complaisons à nos dialectes, nos jargons et nos idiotismes. Il nous manque l’audace, la force du désir : « Je voudrais contenir les fleurs et me confondre à la rivière et devenir l’arbre. Mais l’arbre et la rivière et la rose sont trop immenses. La rose est trop entière. Elle n’existe qu’en esprit. L’aube est trop ressemblante à la rose. » 
 Être poète comme l’entend Didier Ayres requiert un travail d’éclaircissement et de simplification permanent, dont, d’année en année, quelques vers reçus dans la solitude sont les pierres de touche et les bien précaires récompenses. Brefs sont les poèmes où le poète nous livre sa vision, et tremblants toujours de trahir la pureté de ce qui est à dire. Ce « jour accompli », « comme si » il était là, comment suggérer sa perfection ? « Tout ici est délivré / Tout suit le bercement de la constellation / Et l’arbre que tu tiens au sein intérieur et la rose que tu tiens au sein intérieur et les pierres que tu tiens au sein intérieur sont des choses de lumière /Tout ici est révélé. » 
 
 Au plus près des sources, écrit Jean-Yves Masson dans sa postface, « la poésie de Didier Ayres célèbre le pur accomplissement du jour de la parole. Et elle attend, passionnément, une réponse encore à venir, mais déjà toute proche. »

Le Livre du double hiver
Vient de paraître (03/01/2005) par Marc Blanchet

 On sent de recueil en recueil la sensibilité du poète Didier Ayres gagner en maturité, en finesse et en personnalité. Après Nous (William Blake and co) et Comme un jour accompli (Arfuyen), voici chez ce même éditeur,un opus plus volumineux qui confirme une ,nature à l’inspiration mystique déployant davantage de formes, de visions et de respirations. C’est la richesse de Didier Ayres auquel on reprochera peut-être quelques formules trop empreintes de philosophie, qui font perdre de la spontanéité à son écriture, comme s’il avait encore besoin d’une certaine sécurité et n’avançait pas encore totalement nu dans ses « inventions » (le titre du livre, « vin obscur de ce néant », « dans le mitan de solitude », pour citer trois exemples que j’exprime ici avec la plus grande nuance).
 Le Livre du double hiver rassemble stances, odes brèves, chuchotements et écriture aphoristique. Aucun aspect sentencieux : Didier Ayres fait l’expérience sincère d’un émerveillement qui le rapproche des mystiques flamands, de poètes comme Rilke, Novalis et, plus près de nous, Guez Ricord ou Jean-Pierre Duprey : bref, des grands. Avec un émerveillement et, surtout, un amour dont ce poète fait preuve dans son approche du monde et dont il est à la fois l’objet et La victime.
 Si une vérité agit ici, c’est celle d’une authentique souffrance : « Ton visage est notre feuillée / amoureux en quoi ton visage / tu es inétudiée au regard / laisse-moi attraper l’esprit / fille de dimanche », ou : « L’abîme de cette chose / comme amour à La robe / je tremble à ce passage ». À ces épisodes brefs d’une passion du monde se mêlent d’autres élans, comme ce début enivrant de poème : « J’ai besoin de cette fleur brûlante / un soleil gisant au-dedans de mon esprit / Je suis bercé comme un cheval d’or qui tombe au milieu des fleurs éternelles de cette inquiétude / je meurs donc deux fois / penché au seuil d’ombre / j’avais grande nudité / je prenais là la barque d’origine [...] ».
 Ne cesse de respirer dans ces pages une sensualité que le monde consent de partager avec celui que le poème a élu : « Été oiseau brûlant/et encore de hautes herbes rouges / rossignol été de la chambre / dans la nue demeure / comme enfant de la demeure / jeune aimée de l’âme d’aimer / abeille au milieu de l’amoureux. »

Comme au jour accompli
Arpa (05/01/2005) par Paule-Marie Duquesnoy

 Le monde est un jardin de méditation jalonné de signes perennes – l’arbre et l’eau, la rose et la pierre – et de fugitifs témoins – comme « un cercle de feu sur cette pierre » – un jardin avec des oiseaux, des rossignols et des chevaux de pierre, d’or et de métal, et d’éther, « comme des figures ailées / qui traversent l’abîme ». C’est un monde cosmique et harmonieux, où les arbres se meuvent au rythme des étoiles, un monde de correspondances où l’aube ressemble à la rose, mais aussi un monde en équilibre fragile au bord de l’abîme. Le poète gravite dans ce mouvement universel, qui le berce, dans la giration des jours et des nuits, de la source vers la mer, dans les jardins et au-delà des jardins, tenant dans sa main, retenant dans ses mots, le mystère.
 La rose est rose – si rose qu’elle tournoie, qu’elle rougeoie, rose d’écarlate – parce qu’elle existe en esprit. Les mots remontent du silence avec leur charge d’éternité et de poésie. Espace intérieur et espace extérieur communiquent, se fondent, se confondent. La rose est réelle – luxueuse et simple, lumineuse parce qu’elle est aimée, écoutée. connue, et nommée.
Dès lors le poète limpide peut dire fraternellement « J’étais l’arbre. / J’étais la rose même. » Les arbres, les oiseaux, les chevaux, les narcisses ont beauté humaine. « Tout n’est pas nuit. » On remonte du doute et de la blessure.
 L’infiniment petit témoigne de l’infiniment grand, car la rose est immense : immense est son pouvoir de calme et de beauté. La fleur contient le cycle du monde, où la vie entraîne la mort et la mort engendre la vie, comme la nuit, dans le sommeil du soleil, où sombre le néant. abrite le germe du jour.
 « Il y a dans cette orchidée / La demeure du mourir / Et cette agonie répétée / Du néant et de l’aube ». Je lis ce texte de Didier Ayres comme un chant célébrant la beauté du monde, comme on la ressent dans la contemplation solitaire d’un ciel étoilé une pure nuit d’été où le souffle des roses embaume l’air, où l’on entend le mouvement des étoiles qui se penchent sur les roses. Il y a dans l’air comme une odeur d’éternité, comme une odeur de poésie, un accomplissement, une paix de l’infini, ivresse ou extase, illuminant la nuit.
 Passe l’ange de Rilke, splendide et chancelant.

Monologue depuis le refuge
Lettre de la Magdeleine (23/02/2010) par Ronald Klapka

 Je ne sais rien de la thèse que Didier Ayres a consacrée à Bernard-Marie Koltès, mais qu’elle soit, ne peut que me faire songer au début fameux de Dans la solitude des champs de coton. Et ce questionnement ne me semble pas étranger au livre qui vient de paraître chez Arfuyen : Monologue depuis le refuge, dans lequel la transaction s’établit de soi à soi par l’écriture. (...)
 C’est par un commentaire de son éditeur, Gérard Pfister, un propos amical de Jean-Yves Masson, qu’il m’a été donné de connaître les premiers livres de Didier Ayres. Celui qui vient de paraître tient les promesses des précédents. Il est en fait composé de deux livres, le premier pouvant apparaître au premier abord comme un ensemble de notes, aphorismes (le mot joli d’apophtegmes lié aux « pères du désert » pourrait convenir), croquis, pensées pour soi-même, le second avec ses moments de prose liée pouvant apparaître comme sa reprise réflexive, le nouage des sensations, perceptions, en directions de vie sous la dictée du poème. Le poème étant pris ici comme une entité générique et pour ainsi dire comme formule de vie, une poétique comme forme d’existence, les traits hölderliniens ne sont pas loin, philosophiquement, quelque chose comme du Mitdasein, l’être-avec dans son exposition, tel que le poète en recevrait la dictée.
 Monologue depuis le refuge exige une lecture lente, parfois très lente, avec reprises, arrêts, et aussi fulgurations nées de l’apposition de deux groupes nominaux, unis et séparés par le signe deux points, sans que cela soit jamais du procédé, Didier Ayres ne se prend certainement pas pour un maître zen décochant ses satoris, c’est lui même qu’il interroge : « Ai-je la force de quitter ? C’est à dire, au propre, répondre. » C’est ainsi qu’il plie, se pliant lui même, avec une douceur inexorable le lecteur à la lecture, lui redonnant le prix de la lecture.
 De l’écriture, comme ascèse. Soit ces quelques mots venus de la confiance : « Je ne sais rien, et toi, tu sais déjà plus que moi. Tu as de l’avance en toi sur moi-même. Je suis déjà constitué et reconstitué en toi, par cette part qui m’est, à moi, intransmissible, mais que toi, tu sais transmettre, parole de l’écho qui vaque aux airs légers de ce printemps. La clarté est donc tienne. Bien sûr, je te suis plus clair à l’avancement de ce cahier. Mais, qu’importe, nous sommes ».
 Voilà donc un livre consubstantiel à son auteur, à la mesure de l’exergue repris des Essais pour le Monologue, et pour lequel « La mort est une hyperbate », ce que souligne la référence à Artaud (L’Art et la mort) en ouverture de la seconde partie.
 Jean Maison a eu le redoutable privilège du premier lecteur. Il vaut de citer ces quelques lignes de sa postface : « Monologue depuis le refuge m’a fait vivre la chance du premier lecteur.
Depuis Lafage-sur-Sombre, Didier Ayres est venu avec ses cahiers à l’écriture serrée. Auprès d’un feu, j’ai déchiffré les manuscrits, retrouvant d’emblée cette hésitation intelligente, cette sincérité sans complaisance ni intimidation de l’âme. Ce poème vital délivre une parole contenue avec douceur, ouvre la cage aux fauves, pour les rendre à leurs forêts primitives. L’heure donnée est celle de l’élévation qui traverse les chagrins les plus installés. Certains secrets n’ont pas à être révélés, ils sont comme des rêves qui ne demandent pas la parole. »
 Ici une réminiscence, vitale : « Mais quelle est donc cette douceur, cette terrible douceur ? »

Écrire pour vivre
Critiques Libres (04/03/2010) par Sahkti

  « Dès l’aube, il faut une raison de vivre. Oh ! Comme une petite bête toute chaude et amicale. » L’écriture de Didier Ayres est particulière dans la force et la violence qu’elle dégage tout en jouant la carte de la sobriété. Procédé subtil qui apporte une certaine sécheresse à la plume tout en demeurant sensible dans sa sincérité. À cela s’ajoute le talent de Didier Ayres en tant d’homme de théâtre, une qualité dont les échos se multiplient au fil d’un recueil qui se lit tout aussi aisément à haute voix, transportant le lecteur dans une diatribe qui finit par l’emporter.
 Ce volume ne déroge pas à la règle. Il se divise en deux parties « Monologue depuis le refuge » et « Petit livre de patience », chacune exerçant le pouvoir de dire les choses dans le but de trouver des explications, voire des justifications, à ces vies qui ne vont pas. Le tout avec force. Une force salvatrice, dit Jean Maison dans sa postface, et c’est tout à fait vrai. Les mots nous entraînent, nous bousculent, nous chagrinent ou nous fâchent mais peu à peu, ils finissent par construire un abri de réflexion, une zone dans laquelle poser nos errances pour mieux les contempler, les analyser, les résorber.
 « J’avance face à face. » Pour Didier Ayres, il ne suffit pas de se balader au creux du poème pour le décrypter (il en va également ainsi avec notre destinée) ; il faut aussi pouvoir l’écrire, le créer, entrer en possession pour mieux se connaître et appréhender l’univers qui nous entoure. Le travail d’écriture s’apparente à celui de la vie, on avance, on découvre et au fur et à mesure, ce qui paraissait complexe se veut évident, l’inconnu devient essentiel car apprivoisé et la vie prend d’autres tonalités. Ce monologue mené par Didier Ayres n’est pas aride mais pas non plus accessible au premier coup d’oeil ; il demande un mélange d’abandon de soi et de prise de conscience de notre condition, une confusion entre homme et œuvre, une entrée en puissance dans des mots qui ne s’exhibent pas.
 Des textes forts, beaux et porteurs de sens. Qui se méditent longuement une fois le livre refermé.

Monologue depuis le refuge
Les Affiches - Moniteur (20/07/2010) par Michel Loetscher

 « Dès l’aube, il faut une raison de vivre. Oh ! Comme une petite bête toute chaude et amicale. » D’emblée, le troisième recueil de Didier Ayres, homme de théâtre établi dans le Limousin, brûle de cette exigence-là, si chaude au toucher – manifestement, elle réchauffe les salles. L’écriture court comme pour rattraper le soleil – tout en poursuivant en sa lumineuse brièveté « ce carnet dans sa lenteur », ce « feuilletage de la pensée » donné en lisibilité immédiate... Outre son ardente obligation de vérité, le poète s’inflige l’ascèse d’une « lancinante obligation à l’ombre ».
 « II faut connaître la gravité du premier instant. » La vérité de l’instant ne soutient-elle pas l’univers ?
 Si demain n’est que l’espoir de meilleurs lendemains, poursuivre un cahier (sous quelle dictée ?) vers la « satisfaction d’accomplir », serait-ce avancer vers la lumière au bout du chemin ? « Ce qui fait littérature en moi, se situe à un degré reculé de la langue. Littérature comme point de fuite et soulèvement vers. » La littérature comme une calme montée vers un ciel ou un abîme intérieur – mais qu’est-ce qu’écrire, au fond ? « Écrire est un résultat, une puissance à saisir, à comprimer. »
 Voilà qui effectivement « requiert l’ampleur d’un livre » – son miracle même qui desserre l’étau de l’absurde à l’œuvre dans un monde dont les hommes s’obstinent à s’exclure les uns les autres. Le poète ne le sait que trop : cette ampleur-là se peuple de phrases qui décident de lui...
 Le cahier de Didier Ayres allume un feu durable qui donne à notre théâtre d’ombres empressées son plus bel éclat d’âme – entre immensité comptée et promesse d’effacement transmutée en éblouissement.

Monologue depuis le refuge
Blog de la Procure (21/12/2012) par François Cassingena-Trévedy

 Sous le titre générique de Monologue depuis le refuge, ce sont en réalité deux recueils que Didier Ayres, auteur de Nous (William Blake, 1997) et de Le Livre du double hiver (Arfuyen, 2003), livre ici au public. Au demeurant, les deux sont étroitement appareillés l’un sur l’autre, sauf à ce que le second se déploie en de plus longues respirations, en un plus ample phrasé. L’ensemble se caractérise bien, en tout cas, comme un « petit livre de patience ».
 
Petit par les dimensions seulement, car, entre les dits les silences se devinent considérables. Par son caractère acéré, comme par le silence, justement, qu’elle génère, l’écriture de Didier Ayres fait songer à celle d’Angélus Silesius, et l’on se trompe d’autant moins dans cette appréciation que l’auteur lui-même (même s’il ne dit pas ici) revendique volontiers cette ascendance littéraire et spirituelle.
 Écriture au compte-goutte que celle-ci, et d’une étonnante fidélité à enregistrer la moindre locution intérieure. Sans aucune coquetterie introspective, mais avec l’exactitude de l’instantané, l’auteur nous fait entrer dans son débat existentiel qui est d’abord sa confrontation à l’acte d’écriture lui-même, avec son hésitation fondamentale et son habituelle obscurité : Une fois l’orgueil d’écrire abandonné, reste l’écriture (p. 17). Mais l’écrivain n’est ici, s’il se peut dire, que la transcription continue de l’homme. Car c’est bien comme homme, et comme homme contemporain, que Didier Ayres livre ses « notes », en s’astreignant – ascèse pour lui-même autant que pour le lecteur – à laisser émerger une durée très intime et pleine de questions.
 Contemporain, il l’est par son inquiétude et par l’aveu détaillé qu’il en fait, par une certaine manière candide et laconique à la fois d’exposer son humanité même. La nôtre, puisque, en réalité, c’est au monologue de son époque que l’auteur sert consciemment de porte-voix, un peu comme un acteur antique : « Faire la page est un grand théâtre de pierre » (p. 112). L’honnêteté jamais démentie de ce livre, ligne à ligne, en fait un livre profondément fraternel, une espèce de service rendu et qui appelle la gratitude : « Je crois qu’il est bon d’être homme. Nous avons le génie, ce petit peu de transcendance qui nous est accordé » (p. 27).
 Sans doute est-ce cette modestie existentielle qui rend capable d’entendre le « chant pierreux des choses » (p. 13). Bref, il fait bon passer, avec Didier Ayres, une saison en inquiétude – celle de tant de nos contemporains, la nôtre, si nous sommes honnêtes –, et de voir se révéler, comme une délicate récompense de « cet affût, le jeune buisson, la très brève brindille, l’épi vert, et cela, pour l’éternité » (p. 25). Dans le titre de ce livre, on aura soin de remarquer le mot depuis : il est essentiel. On n’écrit bien qu’à distance, et cela n’est pas affaire de style seulement, mais, beaucoup plus radicalement, de pertinence.
 Dans sa postface, le poète et ami Jean Maison témoigne de la première impression reçue de cette œuvre austère, avant même sa parution, et la caractérise à merveille : « … j’ai déchiffré les manuscrits, retrouvant d’emblée cette hésitation intelligente, cette sincérité sans complaisance ni intimidation de l’âme. Ce poème vital délivre une parole contenue avec douceur, ouvre la cage aux fauves, pour les rendre à leurs forêts primitives. L’heure donnée est celle de l’élévation qui traverse les chagrins les plus installés […] Voici donc les minutes d’un procès, une inquisition platonique qui opère une pesée sensorielle et libère la parole inventive » (p. 115-116).
 Décidément, les éditions Arfuyen ont manifesté leur grand sens du discernement littéraire et spirituel en assumant la publication du « livre véridique » (p. 117) d’un homme qui peut déclarer, l’ayant achevé, que sa « table est restée fidèle et claire » (p. 112).

PETITE ANTHOLOGIE

Comme au jour accompli
(extraits)

 Les chevaux se tiennent là dans ce jardin en équilibre. J’ai souvenir de ceux-là et des rossignols. Et je vois les cimes et les voûtes et les étoiles entre elles et je les appelle du nom de l’or et des éléments précieux. Et je crois être aimé des hauts arbres de la fortune où le soleil se décuple et se multiplie. Je suis dans de brillantes lumières que j’appelle des lanternes terrestres.

*

Et la nuit
Et la forêt
où s’abritent les chevaux
Les chevaux et leurs harnais d’or
Rassemblés près du fleuve
Près de l’eau
Les roses
Aux confins de la nuit
Et les arbres
Les arbres qui forment des rosaces
Et des coupelles
Et les orchidées
Et le ruisseau
Qui engendre de fugitives couronnes
Et les constellations
Comme une brassée de jonquilles
Et les chevaux
Les chevaux qui avancent
Jusqu’à de brillants pontils
Et les navires
Les navires
Pleins de fleurs
Et la forêt
Et les arbres
Et les roses
Les roses
Les roses qui gisent
Dans de rouges chaloupes
Et des chariots de feu (...)

*

Il y a dans cette source
La connaissance de la nuit
Et des berges de nacre
Comme de fugitifs témoins
De ce néant de toujours
Qui te surplombe et t’obsède.


Le Livre du double hiver
(extraits)

A ce frère d’étrangeté que j’habite et qui m’habite
forme brève du silence
éternité à ce passage
eau brûlante des chambres
la mort est sans doute elle aussi un sommeil mais touché 
 de la flèche chaude de la nuit
division n’est rien à ce séjour comme arbitraire
de ce désir qui vient battre en soi 
 comme un torrent de pourpre dans le milieu du jour
le monde m’est diurne
j’ai peu de ce trait pourpre de la mort
je suis absence au rien de signifier
je parcours comme à l’envers
j’ai connu le soleil à sa traversée nocturne
je tiens la flèche tardive des saisons
la mort n’est autre ni même instruite
blessure matutinale à laquelle je suis comme hanté
je suis à l’espace indifférent de cette chambre
le désir est bien un habitant comme une demeure divisée
saturation de la nuit.

*

Allons à la figure d’été
dans les eaux fraîches du néant
allons comme embrassés
ce mitan d’obscur
routes de juin
puisque juin est oiseau
le sommeil est une heure
puisque nous sommes assemblés.

*

Eté oiseau brûlant
et encore de hautes herbes rouges
rossignol été de la chambre
dans la nue demeure
comme enfants de la demeure
jeune aimée de l’âme d’aimer
abeille au milieu de l’amoureux.