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Avec Gamoneda, entrer dans l’oubli

 On trouve en français l’essentiel des oeuvres poétiques d’Antonio Gamoneda, soit chez Corti (Blues castillan et Description du mensonge en 2004), soit aux Éditions Lettres vives (Pierres gravées en 1996, Froid des limites en 1999, Passion du regard en 2004), Clarté sans repos paraît aujourd’hui aux Éditions Arfuyen, présenté et traduit avec un bonheur jamais pris en défaut par le poète Jacques Ancet.
 Antonio Gamoneda, né en 1931, est aujourd’hui reconnu comme un des plus grands poètes espagnols de la seconde moitié du XX° siècle. Après avoir été lauréat de nombreux prix ces dernières années, Antonio Gamoneda vient de recevoir le 30 novembre dernier le prix littéraire le plus important d’Espagne, le prix Cervantès.
 Antonio Gamoneda est le poète de la mémoire, toujours attentif à creuser l’opacité de la langue, à y chercher un rythme qui puisse engendrer le temps où le poème va pouvoir se déployer. C’est le poète de cette « musica callada », de cette musique tue où se joue la vérité du toreo, selon José Bergamin. Un chant sous les mots. Quelque chose qui ne s’entend pas et qui pourtant nous parvient comme un silence. Quelque chose comme le ton du corps quand il arrive dans le langage, lueur humide qui s’y assèche non sans ouvrir quelques puits infimes de lumière dans la masse des mots.
 Ce qui remonte, ce sont « las perdidas » (rappelons que le titre en espagnol était Arden las perdidas), les choses perdues, disparues et qui prennent feu au contact des mots, de l’air qui balaie l’espace du poème. Ce sont ces flammes que l’on lit dans cette Clarté sans repos, aboutissement d’une « expérience à la fois poétique et existentielle », selon Jacques Ancet. Pour un homme qui a vu – et l’expression est récurrente ici, véritable foyer d’où s’élèvent les flammes toutes crépitantes d’escarbilles – les années de plomb qui suivirent la victoire des forces franquistes, entendu les « Vive la mort ! », vécu les années inquiètes et désespérées de l’engagement contre la répression de Franco la Muerte, et voit aujourd’hui le vieillir lever lentement depuis le fond du corps, la mémoire est mortelle tant on risque toujours de « (s’exténuer) inutilement / dans les souvenirs et les ombres ».
 Poésie grave que celle d’Antonio Gamoneda, « contemplation de mes actes au miroir de la mort », dit-il à son sujet. Il ne s’agit pas d’écrire sur la mort mais à partir d’elle. À partir de la présence, belle toujours parce que poignante, qu’elle donne aux choses et aux êtres. Avec la vieillesse (« Elle coule dans mes veines, écrit Gamoneda, comme une eau traversée de gémissements ») s’en vient cette fameuse « clarté sans repos ». C’est celle de l’oubli, cette sagesse, selon les derniers mots du livre. Et qu’on l’entende bien : il s’agit moins de se délester de quelques souvenirs que d’entrer dans l’oubli. Se défaire du temps et « voir passer les oiseaux devant (nos) yeux et ne pas remarquer qu’ils s’en sont allés ».