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Les mystiques nous enseignent la voie de l’amour

Quoi de commun entre les poètes de l’islam et les mystiques chrétiens ? Simplement l’appel à revivifier notre lien d’amour avec Dieu à chaque instant. Gérard Pfister, créateur des Éditions Arfuyen, évoque sa démarche spirituelle et son goût immodéré de la poésie mystique. À la croisée des chemins.

Sans être pratiquant, mon père, né en Alsace, était très attaché aux traditions chrétiennes. Mon grand-père était libre-penseur, et toute ma famille maternelle solidement agnostique. J’ai grandi à Paris, très proche de mes grands-parents maternels, eux-mêmes issus d’un milieu de diamantaires juifs néerlandais. Cela donne la couleur de cette famille, plutôt cosmopolite et ouverte, comme l’était celle d’Etty Hillesum, à laquelle nous sommes apparentés. J’ai fait mes études à Sainte-Croix-de-Neuilly, j’ai donc été abreuvéde catholicisme. Mais j’étais d’un tempérament trop rétif pour m’accommoder du côté grand bourgeois et bien pensant qui y régnait.

Il m’a fallu apprendre à me frayer un chemin au milieu de ces contrastes. J’ai ressenti très tôt la nécessité de me rassembler, poussé par un intransigeant besoin de vérité : comment arriver à faire son unité dans un tel faisceau d’oppositions ? En même temps, j’étais profondément attiré par l’expérience intérieure, peut-être parce que, fils unique, j’étais coutu-mier de la lecture et du silence.

À 15 ans, j’ai découvert la Turquie, invité par un oncle diplomate. C’était un homme très cultivé, synthèse vivante de l’esprit ottoman et de la tradition européenne. J’avais pour lui une vive admiration. J’ai toujours eu la passion des langues et j’ai appris le turc pour me dépayser l’esprit. J’ai commencé à voyager dans toute l’Asie Mineure, arpenté l’intérieur du pays et appris à parler au contact des gens.

C’est au cours de ces pérégrinations que j’ai découvert Yunus Emre. Ce poète du XIII° siècle, contemporain de Rûmî et de Maître Eckhart, est le premier grand écrivain de la langue turque, on pourrait presque dire son fondateur. Comme Maître Eckhart rédigeait ses sermons en allemand pour en faciliter l’accès aux béguines, Yunus écrit avec les mots de tous les jours dans la langue rude et sonore d’Anatolie. Il s’adresse au peuple avec les expériences de sa vie quotidienne. Et ce derviche errant, qui se dit ignorant, compose des poèmes sublimes dans la pure tradition soufie.

La langue nous parle davantage que nous ne parlons la langue. Cette langue tellement étrangère de Yunus, j’ai eu envie de la traduire. Dans la droite ligne de ma démarche d’écriture et d’édition, lorsque j’ai créé les Éditions Arfuyen, en 197 5, j’ai essayé d’emblée de conjuguer l’expérience intérieure et celle de la langue.

Ce que je trouve merveilleux dans le soufisme, qui est la voie spirituelle de l’islam, c’est le rapport très direct, très intime qui existe entre le fidèle et Dieu. Dieu a créé l’homme pour être aimé de lui. Mais l’homme a oublié le pourquoi de sa création. « Souvenez-vous de Moi et Je me souviendrai de vous », dit le Coran. C’est pourquoi la prière doit être incessante : c’est ce qu’on appelle le dhikr, l’invocation de Dieu. Cette pratique vise à se rappeler à Dieu en permanence.

Djonayd, la plus haute autorité du soufisme, mort en 910, disait : « Le soufisme, c’est que Dieu te fasse mourir à toi-même pour que tu ressuscites en Lui. » Une telle parole ne peut être étrangère à quelqu’un qui s’intéresse à la mystique chrétienne, et plus particulièrement aux mystiques rhéno-flamands, foyer de ma propre expérience spirituelle. Je suis catholique pratiquant, et ce souvenir permanent de Dieu irrigue mon expérience : à tout moment, pouvoir référer ce que l’on fait et ce que l’on est à une Réalité qui nous dépasse. C’est une forme de détachement de soi, et aussi d’offrande. 

Ce qui est important, il me semble, ce n’est pas tellement d’agir ou de comprendre : il s’agit plutôt de s’abandonner dans l’instant à une Présence qui n’a pas à être saisie ni nommée, et d’y demeurer. Quand on lit Yunus, on sent bien la liberté et l’allégresse de qui se situe dans l’émerveillement de cette rencontre. Comme il le chante si bien : « Amoureux, seulement amoureux / Pas d’autre loi, d’autre prophète / Mes yeux ont vu le visage de l’Ami / Toute peine m’est joie », le véritable amour n’a nul besoin de reconnaissance. Il trouve sa pleine satisfaction dans la présence de l’être aimé.

On retrouve cette attitude chez Rabi’a, considérée comme la mère du soufisme. Après avoir mené une vie peu orthodoxe – elle était joueuse de flûte, et prostituée –, Rabi’a est partie dans le désert et s’est remise totalement à Dieu. Dans cette mystique de l’amour, rien n’est jamais perdu : « Le cœur de l’homme, c’est le trône de Dieu », disent les soufis. Quelle plus grande liberté que celle qui est vécue dans l’amour... Et aussi quelle plus grande joie ?

La seule voie, me semble-t-il, c’est de recréer ce lien intime, vivant et si sim¬ple avec Dieu. Il s’agit de le revivifier à chaque instant, pour qu’il s’intensifie et devienne un lien de confiance et de fidélité qui englobe tout l’homme. C’est la voie soufie, et c’est exactement ce que disent Eckhart et Angélus Silesius. « L’Esprit couve l’oisillon pour qu’il éclose à l’éternité », écrit l’auteur du Pèlerin chérubinique. C’est tout à fait cela. C’est ce que j’essaie de vivre, dans la tradition des ordres prêcheurs.