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Au coeur de la nuit et de la lumière

 Antonio Gamoneda (1931), en ses poèmes, dit-il la lumière ou l’obscure nuit qui l’emprisonne comme dans un étau ? Clarté sans repos, titre du présent livre, ne lui laisse pas entrevoir un passage vers une ouverture libératoire. Ce qui a été refoulé le restera malgré ses tentatives de sortir des griffes d’un passé douloureux, inscrit au fond de lui.
 Rien ne distinguera jamais, réellement l’oiseau du bourreau. Seule la couleur JAUNE récurrente dans l’oeuvre de Gamoneda illumine de brefs instants d’une vie où se rencontrent les suicidés à l’intérieur de la lumière. Il restera à jamais imprégné par « secousses » subies dans sa prime enfance. Il y a du sang dans ma pensée, écrit Gamoneda, ce sang s’y est définitivement figé : la disparition en 1932 de son père, la peur de perdre son repère maternel, la violence politique et policière dans son pays, la guerre, les trous sanglants, les murs calcinés, les déclinaisons manifestes et latentes : chaux / froid / os / moelle. La terreur, toujours la terreur.
 Gamoneda ne fait pas du pathos, il vit au plus près des « états » du froid, il tente d’expulser la violence intérieure, non par une réaction haineuse, mais sans le moindre esprit de vengeance : apprivoiser, adoucir, « peut être le silence dure-t-il au-delà / de lui-même » .
 Le poète accueille avec une « sage » résignation l’approche du grand âge : 
 Telle est la vieillesse : 
 clarté sans repos
 Est-ce une consolation de penser, de dire, d’écrire que l’unique sagesse est 
 à présent l’oubli ?
 Ou plutôt un choix de vivre dans la tranquillité, dans une sérénité, même relative ? Ou encore de rendre à la poésie une certaine GRANDEUR perdue, perdue comme celle d’un paradis disparu : la poésie est un art de la mémoire dans la perspective de la mort. L’admirable traducteur d’Antonio Gamoneda, Jacques Ancet, prolonge la parole du poète par ce constat : « Vieillir c’est se dédoubler, c’est devenir cet autre qu’on finit par ne plus reconnaître. De ce point de vue, il n’y a pas de différence avec l’expérience de dépossession qui fonde l’acte d’écrire et qui consiste aussi à disparaître pour que puisse apparaître cet étranger en soi qui profère ses paroles incompréhensibles. » 
 Écoutons encore le poète, lauréat du premier prix accordé lors des Rencontres européennes de littérature à Strasbourg  : « La mémoire est mortelle. Certains après-midi, Billie Holiday pose sa rose malade dans mon oreille. // Certains après-midi je me surprends // loin de moi à pleurer. » 
 Rien que Gamoneda et Billie Holiday, pour vivre, vieillir et glisser du visible à l’invisible...