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Apologie du silence

 Dans le silence des nuits d’hiver, Apologie du silence est un ensemble de fragments, « comme autant de marches montées derrière la vie », évoquant des pensées qui tournent autour de la langue, de l’absence du rien et le sentiment de n’être personne. L’auteur a pris rendez-vous avec une langue, celle qu’on ne parle pas dans son quotidien, pendant quatre années qui donnent quatre parties du livre, chaque nouveau mois de février entre 2002 et 2006.
 Dans son avant-propos, Alain Maumejean a fixé les conditions de l’écriture : « Ce qu’il faut nommer silence, serait-ce ici ce que je ne sais pas dire ». L’écriture chercherait à formuler l’inexprimable, dans un manque toujours révélé. Cette relation de l’incertitude serait en partie liée à la prime enfance de l’auteur. Sa vie se mêle en effet à son parcours scriptural. La mère, disparue tôt dans l’enfance, et le père, déjà absent, signent une origine floue. Un fantôme vit et écrit autour d’un cercle dont le centre même est l’absence – la non existence. Une phrase comme celle apparaissant dans la première partie, fragments d’un aveu, révèle cette part manquante de soi qui cristallise toute la pensée des fragments frappés du sceau de l’être et du non être, ou plutôt de ce que le non être aurait pu apporter à l’être s’il n’avait été non être : « Je n’oublie pas ce dont je ne puis me souvenir », écrit l’auteur, particule solitaire qui cherche une inscription dans l’écriture.
 Cette pensée se présente en boucle. L’absence de majuscule en début de phase devient le signe de cette enroulement sur soi-même. Tout semble parfois s’annuler comme dans cet extrait : « donne-moi de n’être plus que moi-même ; comme si j’avais disparu à mes yeux, comme si, confusément, je me disais ce même qui, dès lors, n’est plus. » Dans cette deuxième partie intitulée ce rien dont procède le dire, la réflexion porte sur ce qui se dit et la manière dont se dit ce qui s’écrit.
 L’objet de l’écriture demeure vague et minimaliste. Il tourne autour d’une absence qui parle à l’instant où celui qui se met à la disposition de l’écriture est entré dans la solitude, celle sur laquelle a pu se pencher autrefois Maurice Blanchot. « reviens vers moi, mon compagnon d’inquiétude ; seul, je n’en serais pas capable ; non, de me délier de ce manque de parole ; d’être là, sans absence, de renoncer à ce qui ne peut être dit ; car c’est ton absence que je cite, et ce que je dis du retrait se nourrit de ta défaillance »
 Pour cet écrivain, se vouant à la mélancolie jusque dans la thématique de son écriture, la musique tient une place prépondérante. La troisième partie la porte dans son sous-titre Opus 111 journal-portrait où l’auteur entrevoit la musique comme une possibilité d’atténuer la violence du « désaveu de soi-même » tout en épousant l’état du mélancolie. « je ne suis rien, semble-t-elle m’apprendre en son déploiement, ne possède rien ; je ne suis qu’un souffle prêt à s’évanouir, je vais et me retire, semblable à ce qui balance en ton secret ; (…) je comble de silence cette part de toi-même que tu ne destines à rien ».
 L’apologie du silence se concrétise avec la parole disparaissant dans la mort, cette « énigme » de l’existence. « c’est celui que je vois, encore moribond, dont le suspens me fascine et me retient face à ce qui ne sera plus, c’est lui qui m’arrache et disperse tout ce que je pourrais dire (…) » Dans la solitude, des dialogues avec son double s’esquissent : « quand je ne serais plus, tu seras avec moi. – ce que tu dis là ne me concerne pas ; apprends, ici, qui t’accompagne ».
 La pensée demeure taraudée par ce presque rien qu’est l’être humain. L’auteur est son propre exemple d’analyse. L’affirmation d’être est irrémédiablement passée au crible de la réduction mais aussi de la disparition d’un ami. Vivre est « accepter de mourir comme il a fallu naître : comme un rien ».