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Antonia Pozzi, La Vie Rêvée, Journal de poésie 1929-1933, lu par Nelly Carnet (Temporel)

Le traducteur, dans sa préface au titre évocateur « La hâte de vivre », resitue cette écriture dans son temps et dans la brève vie de son auteure soucieuse d’être absolument à l’écoute des mouvements existentiels et spirituels des êtres, de soi-même et du monde dans une langue où la tension et l’élan donnent un ensemble vivant et exaltant jusque dans les gouffres. L’écriture rejoint celle des jeunes écrivains que furent Rimbaud, Tsvétaïéva, Sylvia Plath… A aucun moment elle ne s’endort sur ses lauriers contrairement à un écrivain dit confirmé pour lequel écrire n’est plus obligatoirement une nécessité, une exigence absolue.

On entend Pozzi dans son être profond et exigeant : « Moi, je voudrais plonger la tête la première/dans la fluidité vertigineuse ; / je voudrais fondre sur un dur rocher, / le déraciner et le broyer, avec les mains décharnées ; / je voudrais lui arracher, comme à une croix / de cimetière, un seul mot / qui me donnât la lumière. » Il faut dire que l’auteure n’a que dix-sept ans lorsqu’elle commence à écrire et sa main est déjà aussi habile et mature que celle d’un poète chevronné. Mais l’écriture est sans doute moins une question de compétence à manier la langue qu’une affaire de respiration, de force, de détermination, de tensions, de nécessité, de capacité à donner forme à une âme qui surgit des entrailles du corps et de l’esprit. […]

Vivants sont ces textes, directs, saillants avec « ces maudits mots / qui égratignent le papier avec une furieuse obstination ». Elle fait corps avec ce qui l’entoure, ciel, nuages ou montagne : « Cette nuit un ciel tressaillant / malade de nuages noirs / aiguise par de vive lueurs/mon désir insomniaque / et le rend dur et luisant / comme une lame d’acier. » Certaines langues que l’on imagine plus dynamiques, plus énergiques et plus éclatantes favoriseraient-elles la possibilité de s’extérioriser sans retenue. L’italien ferait-il partie de ces langues plus vivantes que d’autres ?

Pozzi s’écrit au jour le jour, suit les méandres de sa vie et de ses sentiments à la fois pleins d’élans, de joie et de mélancolie comme dans cet extrait du « Chant sauvage » qui préfigure la fin de sa vie jouant avec les rejets et contre-rejets : « (…) J’aurai voulu / bondir, d’un seul élan, vers cette lumière ; / m’allonger au soleil et me dénuder, / pour que le dieu mourant s’abreuve/de mon sang. Et puis rester, la nuit, / étendue dans le pré, les veines vides : / les étoiles – lapidant folles de rage / ma chair desséchée, morte. » La plupart des poèmes sont écrits en direction de l’homme qu’elle aime à distance et auquel elle demande de la « cramponner » à la vie.

Il est souvent question de partir pour cette jeune fille qui existe à peine dans son corps fébrile, mais partir se confond aussi avec « mourir ». Elle mime souvent sa mort vécue comme une libération. Le vide semble tout autant l’aspirer que les monts l’élever. Dans sa solitude, elle porte tous les ans d’un monde qui manque d’ouverture. « La porte qui se ferme » révèle la lassitude extrême : « Tu le vois, ma sœur : je suis fatiguée, / fatiguée, usée, ébranlée, / comme un pilier d’une grille étroite / à l’entrée d’une immense cour ; / comme un vieux pilier / qui toute sa vie / a freiné la fuite impétueuse/d’une foule enfermée. » A la lumière entrevue, parfois trop vive, répond son ombre : « Soleil, violent soleil / et au fond / les noires frondaisons des pins / qui tachent l’azur. » […]

Cette poésie de l’âme est lisible et limpide dans son clair-obscur. Les cimes des montagnes qui révélaient la force s’effacent progressivement de la mémoire pour rendre l’être au sol. Ainsi que l’écrit le préfacier, « toute la poésie d’Antonia Pozzi oscille, comme sa vie, entre espoir et désillusion, entre noirceur et lumière, entre abandon et extase, entre ascèse et sensualité ». Le recueil s’achève avec le poème écrit après la rupture avec Cervi, et entre deux aspirations baudelairiennes. Le préfacier nous promet un deuxième recueil regroupant les dernières années de vie de cette poétesse qui a mis en jeu le sujet proprement lyrique dans une écriture qui a du nerf.

[L’article de Nelly Carnet dont nous reproduisons ici des extraits a été publié dans la revue Temporel n° 22 , en septembre 2016]