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Anise Koltz : "Pressé de vivre" lu par Laurent Albarracin (Poezibao)

Anise Koltz, grande dame de la poésie, publie, à près de quatre-vingt dix ans, un recueil intitulé Pressée de vivre. On peut interpréter ce titre presque provocateur de deux manières. Soit il dit que le grand âge n’entame en rien son énergie et son envie de vivre, d’en découdre ici et maintenant ; soit il laisse entendre qu’elle a hâte d’en terminer avec cette vie pour vivre une autre vie, posthume, meilleure que l’insatisfaisant brouillon en quoi consiste une existence.

Mais ces deux interprétations ne sont pas contradictoires ou si elles le sont, leur opposition n’effraie en rien Anise Koltz dont manifestement la vitalité est intacte de même que son goût pour les antagonismes : « Je vis sous haute tension », dit-elle. Aucune pacification en effet n’est attendue du temps post-mortem  : « Après ma mort / je chasserai les anges / dans le ciel »

C’est bien l’exacerbation de la guerre des contraires, leçon apprise sans doute chez Héraclite, qui manifeste le vivant. La vie après la mort n’est pas la vie sans la mort. N’est donc pas non plus la mort sans la vie, mais le lieu où la vie et la mort sont un, dans leur lutte impossible à terminer. Sans doute sont-ce l’œuvre et la postérité, et la remémoration par les vivants, qui maintiennent ce combat des opposés où perdure un peu d’une vie qui a fini. Nulle illusion consolante ici, pourtant : « Même l’éternité / ne dure / que tant que nous durons » […]

Ce mépris pour la mort, ce si beau mépris est l’inverse d’une méprise quant à la mort car au fond Anise Koltz vit toujours au présent et de ce point de vue la mort n’existera jamais. Le présent mord sur le passé et le futur, mais il y mord avec l’agressivité de la vie présente, nullement parce qu’il serait annihilé par eux. « Que faire du passé / qui est faux / dans sa vérité ? »

Le passé est faux dans sa vérité : il est vrai comme passé mais faux puisque passé, parce qu’appartenant à ce qui ne peut revenir, inutilisable pour le présent et frappé de désuétude, relégué en tout cas dans un temps où l’on n’est plus, par la force des choses. Les contraires chez ce poète ne se résolvent pas dans une zone grise et moyenne où ils se brouilleraient. C’est dans leur antagonisme maximal, c’est en s’opposant radicalement qu’ils s’annulent et s’anéantissent. C’est lorsque le contraste est le plus marqué entre des opposés, presque schématique, que se tire entre eux un trait d’égalité. « Le temps est sans visage / sans bruit // Il se confond / avec le jour // Il se confond / avec la nuit » […]

Si cette poésie ne cesse d’interroger l’ombre et la lumière, la fin et le commencement, elle ne concilie rien, elle ne console pas mais laisse l’inconciliable à l’inconciliable. Elle ne livre pas l’explication mais continue d’interroger. Ce sont les derniers vers du recueil : « Nous perdons les questions / à travers les réponses ».

[La lecture de Laurent Albarracin dont nous reproduisons ici des extraits a été publiée sur le site Poezibao le 2 mars 2018.]