• Littérature
  • Spiritualité
  • Alsace

Biographie Bibliographie Liens Revue de Presse Petite Anthologie

Maria Ângela ALVIM

(1926 - 1959)

 Maria Angela Alvim est née le ler janvier 1926 dans une grande propriété de l’État du Minas Gerais, au sud-est du Brésil. Elle est l’aînée de cinq enfants.
 Lectrice assidue de Thérèse d’Avila, elle songe un temps à prendre le voile. Mais, en 1945, sous l’impulsion d’un dominicain, le Père Lebret, et du mouvement « Économie et humanisme », elle s’engage dans la carrière d’assistante sociale, alors naissante au Brésil et se trouve quotidiennement confrontée à la misère de son pays.
 De cette époque date son amitié et sa collaboration avec Josué de Castro, auteur de Géographie de la faim, et sa profonde admiration pour Simone Weil. 
 Au terme de quatre terribles années en maison de santé, elle se donne la mort le 19 octobre 1959.
 

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Poèmes d’août

REVUE DE PRESSE

Maria Ângela Alvim
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (02/01/2001) par J.-P. Jossua

 Voici une voix poétique tout à fait neuve, qu’il nous est donné d’entendre grâce à la traduction et au choix de Magali et Max de Carvalho, celle de Maria Ângela Alvim. Cette ravissante jeune femme brésilienne, née en 1926, pense entrer en religion puis rencontre le père Lebret et s’engage dans un travail d’assistante sociale.
 Que reste-t-il de sa foi lorsqu’elle publie en 1950 son premier recueil Superficie (Surface) ? Il s’agit d’un ensemble de très courts poèmes en vers libres, tout à tait étonnants, dans lesquels s’expriment peut-être encore, au milieu de beaucoup de tristesse, quelques lueurs d’espérance qui sembleront disparaître des écrits ultérieurs : « La douceur du matin a ébranlé les pierres, / Brillent les chemins des hommes. / Nul ne s’est perdu ».
 
La prosodie change avec Barca do tempo (Barque du temps), recueil posthume composé entre 1950 et 1955 et dont nous trouvons aussi des extraits dans le présent volume. Il s’agit de sonnets, rimés mais de mètres divers, d’une lecture plus difficile. Étrangeté de la réalité passagère, trompeuse, dont le sens échappe, qui nous laisse devant un mystère qui est effroi, « espérance terrible ». La création poétique semble avoir atteint ici sa maturité.
 On retrouve à la fois la rime, et des formes plus diverses dans les Outros poemes (Autres poèmes) de la même époque, d’une égale valeur, dont la préoccupation centrale – croirais-je – est celle de la poésie elle-même, sans exclure de fugaces allusions amoureuses ou des images de l’absence, de la nuit, de l’adieu, de la mort, qui deviennent insistantes.
 Enfin, datant des quatre années de maladie qui s’achèveront en 1959 par son suicide, les Poemas de Agosto (Poèmes d’août) qui sont donnés intégralement. Ce sont des poèmes inachevés, incontestablement imparfaits, mais bouleversants et contenant d’admirables éclats de poésie, surtout les trois derniers : « Habiterais-je en moi ? Dans mon destin / en mille éclats laissé ? / Habiterais-Je ici ? Demeurerais-je toujours / ici, sans me connaître – serais-je toujours / En train de fuir ? » ; « Non, ,je ne me souviendrai / ce serait concevoir des commencements ; et d’autres fins – ô souvenirs / lunaires, pas douloureux (...). / Les laisser. Me laisser pendant / qu’existe un commencement occulte. / Je croirais avoir dévécu / dans une limite –lucidité /là et, néanmoins, ici ». Et enfin :
 Parole, si je vous destine
 quels passages s’ouvriraient
 à ces confins qui m’entourent, 
 de sommeil, d’anéantissement, auxquels je fus vouée
(...)

Cet art du manque, le plus sûr
Hélikon (04/01/2001) par Jean-Claude Caër

 Je connais peu la littérature brésilienne, si ce n’est le très beau roman Diadorim de Guimaraes Rosa, où l’on découvre la vie rude et pauvre des paysans du Nordeste.
Voici que je découvre une voix nouvelle, une poétesse rare, Maria Angela Alvim qui
« a pour soeurs – comme le dit justement le traducteur dans sa préface – Alejandra Pizarnik et Cristina Campo ».
 Arfuyen, qui fête cette année ses vingt-cinq ans d’existence, nous donne à lire un choix de ses poèmes dans cette langue portugaise, rugueuse, douce et charnelle, traduits par Magali et Max de Carvalho. Cette traduction nous fait sentir la vibration de cette poésie où la voix seule, en équilibre, danse sur le bord de l’abîme.
 Maria Angela Alvim naît le 1\" janvier 1926, dans l’Etat de Minas Gerais. Elle fait ses études à Rio de Janeiro et s’engage très tôt sous l’impulsion du Père Lebret comme assistante sociale. Par son travail, elle est confrontée à la terrible réalité de la misère. Dans les années 50, au cours d’un voyage en Europe, elle se lie d’amitié avec Lou Albert Lasard, intime de Rilke. Maria Angela Alvim est fascinée par cette grande figure tutélaire, mais aussi par Gide, Pessoa, Léon Bloy, et porte une tendresse particulière à Simone Weil. Elle étudie le chant, lit Thérèse d’Avila. Les dernières années de sa vie seront obscurcies par la maladie. Elle restera recluse à l’hôpital, quatre longues années, avant de mettre fin à ses jours en octobre 1959, à l’âge de 33 ans.
 Paru en 1950, Surface sera son seul livre publié de son vivant, livre de poèmes subtils, de poèmes de l’esprit. Dans Iris, elle décrit ce qui pourait être une sorte d’art poétique :
 ... cet art du manque, le plus sûr,
 t’a toute entière parfaite, et tu risques une
 forme... 

 Ses derniers poèmes, splendides bien qu’inachevés, forment un ensemble intitulé Poèmes d’août. Concision terrible des derniers poèmes, concision de l’esprit en proie à la souffrance ? De quelle maladie souffrit-elle ? Ecoutons sa voix :
  Ils sortent la folle de la chambre.
 Ils réveillent la folle (d’où).
 Elle est belle, elle a les yeux fixes
 d’une qui est morte pour s’être vue. 

 Par une sorte de renversement, l’absence se fait présence. La douleur devient feu, mur, vitre d’hôpital. La surface : profondeur, abîme « de cette cage de hasard ». On sent son mental précis, maintenant déchiré. On sent aussi que la folie et la mort rôdent, ici, au plus fort du désir, de se sentir encore vivante à travers cette langue portugaise charnelle, dans un dernier effort, par une violence abstraite.
  Je serai nuit, porte, mur,
 excepté mon chemin...

  Apte je suis moi,
 âpre est mon amertume... 
 
 Carlos Drummond de Andrade a écrit à propos de Maria Angela Alvim : « Il est des êtres nés pour chercher et passer, gardiens d’une promesse perpétuelle, rose ouverte dans le rien. »

Plénitude et sortilège
Le Monde (06/09/2000) par Patrick Kéchichian

 Si l’on devait s’appuyer sur le calcul des probabilités, celle de connaître, aujourd’hui en France, l’oeuvre de Maria Angela Aivim serait des plus réduites. Auteur d’un unique recueil paru au Brésil de son vivant, de quelques poèmes épars rassemblés après sa mort et d’une prose (traduite dans le n° 7 de la revue La Treizième), Alvim est née dans l’Etat du Minas Gerais en 1926 et s’est suicidée en octobre 1959. Cette chance si mince vient de prendre corps grâce à l’amoureux travail des traducteurs. A présent le livre existe : il suffit que les lecteurs s’en avisent.
 A la mort de Maria Angela Alvim, Carlos Drumond de Andrade, l’un des plus grands poètes du Brésil moderne, publia un fervent texte de deuil et de reconnaissance. Il est traduit ici : « Tu habitais l’absence, pays de miroirs qui ne reflètent pas les visages, pas même les plus beaux, comme était le tien. Tu avais conquis l’invisibilité à l’intérieur même de l’apparence physique... » Drumond évoque le nom de Rilke. Il y a en effet dans les poèmes d’Alvim la relation voilée d’une expérience, presque d’une révélation, et en même temps la menace constamment présente d’un « sortilège nocturne », d’une fatalité tragique : « Toute mémoire est à venir. / Moi seule, révolue, / vis devancée. »
 Le point culminant est dans ces sept admirables Poèmes d’août, les derniers qu’elle ait écrits. A l’égard de certaines oeuvres brèves, on hésite devant une matière insuffisante, inachevée. C’est le contraire qui se produit ici : la certitude d’une plénitude immédiatement atteinte.

Voix ultimes
Le Matricule des Anges (10/01/2000) par Marc Blanchet

 Dans les récentes publications des Éditions Arfuyen, deux voix nous parviennent comme de l’au-delà : celle de l’Italienne Margherita Guidacci, déjà présente chez le même éditeur avec notamment Neurosuite et Sibylles, et la Brésilienne Maria Ângela Alvim, dont l’ensemble des poèmes, à quelques exceptions près, est ici regroupé sous le titre Poèmes d’août.
 « Comme de l’au-delà », avons-nous dit : si ces deux poétesses sont en effet aujourd’hui décédées, ce qui ajoute à ce sentiment, c’est aussi la matière même de leur inspiration qui donne cette impression tant les images éthérées d’Alvim comme le long requiem de Guidacci nous emmènent dans les parages de la mort méditer sur la fragilité du genre humain. (…)
 Cette mort indésirable, la Brésilienne Maria Ângela Alvim ne l’a pas rencontrée mais a choisi la sienne, comme pour rompre enfin avec la force de ses propres dons. La maladie y contribua, et cette femme née en 1926 achèvera ses jours en 1959. Un seul livre sera publié de son vivant : Superficie (1950), traduit ici aux côtés des inédits découverts depuis sa mort. Intense, dense, là aussi violente mais ne rejoignant pas l’Histoire dans le champ infini de ses méditations, la poésie d’Alvim tente dans son vertige de rejoindre notre monde de vivants d’où l’essentiel semble exclu : « Bleu de paupière. / Chant de coqs. Violet de stigmate. / Silence de grotte. / Horizons d’absence. / Ce monde n’est pas le mien. » L’ensemble culmine avec les Poèmes d’août comme si la folie était enfin révélée et pouvait délivrer en un rythme soutenu et étourdissant toutes ses images : « (...) Me laisser pendant / qu’existe un consentement occulte. / Je croirai avoir dévécu / dans une limite-lucidité / là et, néanmoins, ici. »

Poèmes d’août
Poésie Première (07/01/2001) par Philippe Biget

 Ce livre-événement nous permet de découvrir une voix importante du Brésil contemporain, presque jamais publiée en France (à part quelques œuvres présentées par les revues La Treizième et Europe).
 Qui était Maria Ângela Alvim (1926-1959) ? Aînée d’une famille bourgeoise (père préfet, mère violoniste) originaire de l’État du Minas Gérais, elle fait ses études à Belo-Horizonte puis à Rio. Ravissante jeune femme, musicienne douée d’une très belle voix, après avoir envisagé de prendre le voile, elle devient assistante sociale dans un pays où la misère est omniprésente. Ce travail lui permet de nouer collaboration et relation amicale avec Josué de Castro, l’auteur de Géographie de la faim. Atteinte de troubles mentaux, elle passe les quatre dernières années de sa courte vie en réclusion avant de mettre fin à ses jours.
  Dans la préface, Max de Carvalho explique ce que le destin littéraire d’Alvim doit au grand poète brésilien Carlos Drummond de Andrade qui salua la parution de son premier recueil (Surface en 1950, le seul publié du vivant de l’auteur) et dont il continua d’asseoir la notoriété après sa disparition tragique.
  Le livre proposé par Arfuyen contient plus des deux tiers de l’œuvre poé­tique : l’essentiel des deux premiers recueils (Surface et Barque du temps), l’intégralité du troisième (Poèmes d’août) et des poèmes épars regroupés sous le titre Autres poèmes.  
 Surface
est une suite de quatorze poèmes très courts en vers libres, poèmes insolites qu’une lecture trop rapide pourrait faire basculer dans l’approximation. Mais l’art étrange d’Alvim est justement d’esquisser, en s’éloignant de la surface des corps et des choses, une fuite vers l’intério­rité unanimiste, loin de l’impudeur des choses partageables : « L’arbre n’a pas poussé dans le Jardin. / J’ignore la douceur du sein des fleurs. / Je suis le fruit des racines. »
 Barque du temps présente une très forte unité formelle (huit sonnets en vers réguliers sur les neuf poèmes) et surtout de pensée. L’auteur déve­loppe avec force et insistance le thème de l’insignifiance du temps et de la nécessité d’en sortir, fût-ce au prix de l’arrachement. « La cloche, souvenance,/ suspend ma course. / Arpenteur immobile du / pas que j’accomplis. »
 Admirons comment, par les deux derniers vers ci-dessus d’une extrême limpidité, le poète inverse le sens du mythe grec. Au lieu de dévorer ses enfants, Cronos devient un simple jalon d’une marche en avant que l’on devine triomphale et transcendantale pour Alvim, malgré les difficultés et les peurs : « Façonnant l’indocile tessiture, / l’ancien temps, inaugural, / scande ton pas en un mètre d’effroi. »
 Autres poèmes rassemble onze textes dont trois sonnets en vers réguliers. Alvim y aborde, parmi d’autres thèmes sa vocation poétique : « Mais, si je méconnais jusqu’à cela que je dévore, cela aussi qui de moi-même se repaît, et reste seul, sueur d’aurore, poésie, j’aurai été ton pore. » Autre thème : la mort apprivoisée au point de devenir fascinante :« Survivant de personne. / Ah ! vie, je nais à ma conscience, / métisse de moi-même, et de toi / par la mort – presque semence. »
 Poèmes d’août, qui donne son titre au livre, est l’œuvre ultime. Titre trom­peur pour le lecteur de l’hémisphère boréal qui doit le transposer en poèmes de février. Ce testament comporte sept poèmes en vers libres, beaucoup plus développés que ceux des recueils précédents. L’univers des dernières années d’Alvim y est présent (beaucoup de murs, de cou­loirs, de portes, d’escaliers, de marches, et même d’infirmières). La folie y est clairement nommée. Consciente de cela, Alvim souhaitait épurer ces poèmes pour en éliminer ce qu’ils peuvent avoir de circonstanciel. Ces scories terrestres n’empêchent toutefois pas le lecteur de déchiffrer com­ment le mysticisme d’Alvim s’intensifie au point de saper la notion même d’identité. Elle s’enjoint de sortir d’elle-même et c’est un dialogue hallu­ciné avec un double fantomatique qu’elle met en scène, fluctuations sub­tiles et énigmatiques de l’esprit dont il n’est guère possible de rendre compte plus avant autrement qu’en la citant : « Les pensées seraient-elles / des routes moins douloureuses ? / Laissez-les car elles se sont dissoutes / dans ces tourments nocturnes / de l’esprit se cherchant, / de l’idée, refluant / sur un doute, distance / et certitude, borne aérienne d’un repos en soi mesuré. »
 On l’aura compris, la poésie de Maria Ângela Alvim s’inscrit dans un courant de pensée résolument gnostique. Que ceux qui se situent ailleurs ne saisissent pas ce prétexte pour ne pas la lire ! La spiritualité d’Alvim est d’autant plus rayonnante qu’affranchie de toute gangue religieuse, quelles qu’aient pu être ses intimes convictions. C’est pourquoi, malgré une parenté d’inspiration avec certains poètes mystiques de la chrétienté (Thérèse d’Avila, Jean de la Croix), on pense beaucoup à Rilke (dont Alvim était une fervente lectrice) et aussi, paradoxalement, à Nietszche pour qui la pensée était également une passion dévorante dans laquelle l’être peut se consumer.
 Son écriture saisissante fait d’emblée respirer un air raréfié et pur. Elle y développe, pour reprendre ses propres termes, cet art du manque, le plus sûr. Un langage parfois exigeant car il s’affronte sans frilosité aux concepts métaphysiques, recourant le moins possible à la métaphore, mais dont l’énergie structurelle porte l’expression poétique à son plus haut niveau.
 Les traducteurs présentent Poèmes d’août comme le sommet de l’œuvre ; peut-être. Pour ma part, je conclurai ma présentation en citant intégralement l’un des Autres poèmes, un poème sans titre, un poème orphelin : « Pour épouser ton absence / en rien je me créai. J’hérite dans le temps ta dépouille / faillie. Et dans l’espace des miroirs / où déjà nous manquons / moi, qui ne devais pas être, je m’étreins. » J’ignore si ce texte d’une bouleversante beauté était destiné à Dieu ou à un être humain (réel ou rêvé). Peu importe ; fêlure dans la trajectoire d’Alvim, il la rend plus proche, facilite l’accompagnement de sa quête insatiable de sens et d’essence.

Quelques propos sur les Poème d’août
La Cause Littéraire (04/01/2013) par Didier Ayres

 Comment expliquer le choix de livrer quelques mots sur ce livre de la poétesse Maria Ângela Alvim, sinon, comme si l’idée des anges de la grâce – chère au cœur de Jean Tauler – pouvait s’appliquer au monde des livres. Car, je ne sais plus depuis quand ni pourquoi ce livre est dans ma bibliothèque, ni pourquoi encore une fois, je l’ai sorti du rayonnage, sinon par une vive nécessité – qu’expliquerait peut-être la mystique rhénane. Je dis « encore » mais il faudrait dire « à nouveau ». Comme quelque chose de non concret, de diffus, qu’il faut recommencer. Juste cette musique qui va l’amble de la musique des poèmes, tout à fait baignés de la lumière crépusculaire du suicide de Maria Ângela en 1959 à l’âge de trente-trois ans.
 Poétesse brésilienne dont la traduction de Magali et Max Carvalho a fait l’objet d’un crédit de résidence du Centre Régional des Lettres Languedoc-Roussillon, M. Â. Alvim nous livre sept poèmes, de très beaux poèmes capiteux et complexes, dans le recueil Poèmes d’août qui donne le titre au livre. C’est donc dans la simple musique des mots, sans aucun bagage ni linguistique ni culturel que j’ai abordé cette lecture. Ainsi, dans cet hiver austral, si je ne me trompe, on va dans les poèmes depuis une fenêtre, par quelques éclats de vitre, vers beaucoup d’angoisse pour finir. Car que cela soit par le biais de figures de la géométrie ou celle de la pensée, nous sommes conviés à la lecture d’un monde abstrait, et de cette façon un monde inquiétant et étrange. Je dis cette angoisse avec beaucoup d’empathie car il y a pour moi une déclinaison spirituelle, pourrais-je dire, à cet exercice de l’angoisse, une sorte de mystère chrétien, une demeure spirituelle qui apparaît dans ces vers : cette certitude/de tant de portes refermées/sur d’autres portes qui s’ouvrent, un château – maison de santé ? – habité par des couloirs sans eau qui évoque peut-être le château mystique de Thérèse d’Avila. Ce ne sont que des suppositions. Mais il paraît avéré que ces statues sur les balustres de la demeure vont jusqu’à l’inquiétude et la crainte.
 « Sur le balustre une statue / s’appuie notre crainte. / Un arrêt. Cette porte / est immense. Comme nous avons grandi… / Et, en passant, / minuscules. – De nouvelles marches, / mais petites, toujours plus / nous rétrécissons. »
 C’est ainsi que j’entends l’épithète « choses abstraites ». L’état sensuel d’un monde désincarné, juste orienté vers le but d’écrire, de serrer en soi le monde intérieur, monde très physique, mais dont le langage rend difficilement la kinesthésie. Une musique, c’est tout à fait cela. La musique d’un monde intérieur que l’on saisit par le dessus, en quelque sorte, par la partie qui se réverbère dans l’idée, justement, l’idée de la chose, son dessin. Je vois deux yeux dans l’équerre/ombre à demi et certitude/de ma mesure entière.
 On pourrait situer le monde poétique de M. Â. Alvim, ensemble johannique et bachelardien, dans la famille lyrique et abstraite. Mais, ce n’est pas simplement une affaire d’école pour moi. Pour reprendre l’incipit de mon propos, c’est le phénomène bizarre qui me lie à ce livre, que j’ai déjà lu, mais que je redécouvre, et que j’ai sorti par automatisme de ma bibliothèque, qui m’interpelle. Équerre, coins, portes, couloirs, carrelages, barres de verre des fenêtres, qu’est-ce tout cela ? La dilatation du langage qui dépasse la chose elle-même ? Et, par ce voyage dans la chose abstraite, – idée de l’absence, moments de méditation, réflexion –, notre isolement, notre habitation humaine en sa précarité et, dans un sens, la mort ? Cette augmentation géométrique, cette dilatation, est-elle une sémiotique de l’espace, une coupe musicale comme y parvient la musique dodécaphonique, lyrique donc, et presque expressionniste dans ce sens ? Je ne peux répondre. Mais, sans doute, voilà pourquoi ce livre m’a en quelque sorte appelé, m’a convié par une absorption dans le chant, à une lecture organique.

PETITE ANTHOLOGIE

Poèmes d’août
traduit par Magali et Max de Carvalho
(extraits)


Ils sortent la folle de la chambre.
Ils réveillent la folle (d’où ?).
Elle est belle, elle a les yeux fixes
d’une qui est morte pour s’être vue.
(Laissez-la dormir, dormir,
car moi-même je dispense déjà l’horizontale
dans la taille de ce mien corps imprévu.)

Elle est grande et ne me voit,
elle laisse dans les lins sans tache
son repos, si loin,
si loin... ici ?

Je suis ici. Captive aphasie que la folle
apporta avec elle. Et je pense ?
Je m’incline pour la revoir.
Le couloir – un coin –
je suis venue d’où elle s’en fut.

Quel lit très long, quelles hautes
parois étroites ! Toutes blanches.
Je marche sur le carrelage. Cette équerre
dans la porte... (On va la refermer)
sur quoi ?
– sur ce corps répandu
à cette porte, son terme.

Est-ce moi m’écoutant ? Oui, je parle.
Et la voix, si c’est une voix. se délie
en quelque racine de langue, vers le haut. 
– Gorge de celle qui s’en est allée
et maintenant m’habille ?
Demanderai-je ? – Non – que dire –
et je refuse de me dire.

Désir, désir encore,
rien que celui de comprendre. Comprendre ?

– Sur tant de tissu déployé, mes fatigues
redoublées. Nageant parmi tant de tissu
ce petit corps qui est le mien
ignore qu’il flotte. Je ne m’allonge même pas.
Cesser ? Je le puis seule,
or je veux être,
au bord du lit très long, je veux être.

*

Toi - panthère - nuit obscure !
Perdant sa dépouille dans le noir
la lumière se bigarre, jaunit
et lustre le dos de la montagne.

 

Quel soleil, tournesol oblique,
broya son grain dans ce sillon ?
Quelle lune t’ensanglanta le front
ô nuit obscure - panthère ?

Un astre brille en mélasse,
rosée de la faim noire
distille ta langue inerme.

À poindre, le vert t’aveugle,
le regard s’apaise en citernes
et l’aurore s’incline sur ta trace.