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Alfred Kern, poète

 L’auteur du Clown est bien connu. D’autant plus qu’Alfred Kern avait obtenu le prix Renaudot pour Le bonheur fragile. De son septième roman Le viol, Jacqueline Piatier avait écrit dans Le Monde : « Du Giono pour le thème, du Flaubert pour l’intention esthétique et la richesse sensorielle, du Claude Simon peut-être dans l’architecture de la phrase, c’est de ce côté-là qu’il faut situer le Viol sans que ces rapprochements lui ravissent son originalité. Car de ce confluent de tendances, auxquelles viennent s’ajouter la psychologie des profondeurs et le sens du sacré, émerge une œuvre forte, puissamment élaborée et qui est tout ensemble réaliste, tragique et poétique. Une rencontre somme toute assez rare. »
 Depuis ce dernier roman, Kern n’a cessé de produire une œuvre protéiforme. D’abord une longue thèse philosophique, encore inédite. Puis, un travail de plasticien et de photographe dont Strasbourg a eu la primeur et qui fut présenté à Paris et dans différentes villes de France.
 La Revue Alsacienne de Littérature publie, depuis sept ans, ses poèmes. De même que son œuvre de plasticien, mais dans un autre style d’écriture, sa poésie concentre et irradie ce que l’on peut nommer eine Lebensanschaung, une philosophie de l’existence. Les éditions Arfuyen viennent de faire paraître une élégante plaquette intitulée Gel et Feu où notre auteur alsaco-parisien exprime, pour la première fois, me semble-t-il, un sentiment de sérénité puisé dans la contemplation du réel.
 Séjournant six mois sur douze sur les hauteurs de Munster, devant le magnifique panorama des crêtes et des vallées vosgiennes, Kern perçoit, à sa source, le sacré. Son sentiment religieux n’a que peu de ressemblance avec le caractère réservé et obligatoire d’une religion institutionnalisée. Il s’agit plutôt d’une intuition du religieux.
 Avec l’âge – Kern vient de fêter ses soixante-dix ans - il se situe résolument dans l’ici et maintenant. En découvrant « l’indicible transparence / d’un tout ... d’un rien », n’est-il pas proche de la sagesse d’un mystique zen, bouddhique, souffi ou chrétien ?
 Chez Kern , la parole est primordiale. Il ne décrit pas les choses, son langage les invente. Comme si le monde n’apparaissait qu’à l’instant même où il le nomme. Comment distinguer le réel de l’imaginaire lorsqu’il parle de la « joue rose d’un fruit » et de la « parole évanouie de l’ange », d’un « parfum lourd » et de « l’archipel de tes souvenirs », ou encore, de « la lueur du couchant » et du « promontoire d’un songe »  ?
 Il avoue sa « surprise d’exister » en suivant du regard un nuage qui frôle le Hohneck, mais il s’adonne essentiellement à « la béatitude des mots ». Le silence, pour Kern, équivaut la mort. Le verbe est son salut. A l’instant où ces mots surgissent, je ne peux m’empêcher de comparer la démarche de l’écrivain avec celle du peintre. Si la littérature est, par nature, bavarde, l’objet-peinture reste muet. On devrait seulement le contempler, et non le commenter. Le peintre trouverait-il son salut dans le silence ? ... Pardonnez-moi cette diversion.
 Pour terminer je vous lis le charmant petit poème qui sert de dédicace, à peine cachée, à son épouse Halina : « le rire d’Irina / sonorité d’azur / de cristal / parole gelée / tout est là / sans commencement / ni fin / l’immédiat / ciel limpide / matin étincelant ».