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Alain Suied, poète juif

 Dans l’infinie variété de la production littéraire juive, la poésie occupe, il faut le reconnaître, une place mineure. Le monde de plus en plus agité, frénétique, impitoyable, obsédé par la rentabilité et esclave de l’informatique. dans lequel nous vivons, ne laisse plus beaucoup d’espace à l’écriture évanescente et irréelle, avec ses méandres, ses pleins et ses déliés et sa recherche du chemin de la lumière initiale, que nous offre la poésie.
 Il a fallu la ténacité d’un Pierre Haïat pour que la poésie juive sorte, il y a quelques années, de la désaffection et de l’oubli et que, de Bahya Ibn Paqûda à Nathan Alterman en passant par Edmond Jabès ou Nelly Sachs, nous soient restitués des dizaines d’auteurs délaissés.
Il faut aussi rendre hommage à Michèle Bitton pour ses écrits qui nous ont fait redécouvrir, entre autres, ces étonnantes poé¬tesses juives vénitiennes que furent Débora Ascarelli ou Sara Copio Sullam. Sans oublier l’infatigable Jacques Eladan, qui n’a pas peu contribué à faire connaître et aimer la poésie dans notre pays.
 Curieusement, au XXe siècle et encore de nos jours, en France, la contribution des Juifs originaires de Tunisie au maintien du flambeau poétique est particulièrement remarquée. Outre Pierre Haïat (1940, Tunis), cité plus haut, on peut nommer Élie Léon Brami alias Léon Madlyn (1901-1983, Tunis), Raphaël Lévy alias Ryvel (1898-1972, Tunis), Gabriel Berdat (1942, Tunis), auteur de nombreux recueils parus dans les années 1980, Yvan Berrebi (1945, Tunis) (7) et, surtout, le plus prolifique, récompensé par de nombreux prix prestigieux, Alain Suied (1951, Tunis), auteur d’une vingtaine de recueils publiés entre 1970 et 2004 et auquel la revue Nu(e) consacre son numéro 31.
 Avec L’Éveillée, son dernier ouvrage, le cri du poète se fait perçant face à la mort. Mort de la mère, Nine Dabi, native de Sousse et disparue à Paris, elle qui était « plus éveillée que nous tous ». Une maman qui, malgré la souffrance, sut rester « Pure et droite / secrète et indomptable » Alors que « Dans le secret des chambres / la Mort travaillait / En silence ». Et le poète de clamer : « Nous sommes morts en toi / pour que tu vives en nous », car « Ton absence renoue / tous les fils de la trame ».
 La mort donc, l’absence à jamais de l’être cher, mais aussi, pour ceux qui restent, l’incertitude et l’inquiétude : qui sommes-nous, d’où venons-nous, où allons-nous ?
  Sous la chair de notre masque
 nous jouons à inventer
 l’illusion qui soutiendra
 notre obscur et terrible savoir. (...)

  Dans le piège des générations
 la violence, l’illusion, la folie,
 ont tissé leurs filets trop vides
 et nul ne peut savoir si celui
 qui atteint le fond
 rebondira vers l’azur limpide.
 Comme souvent dans la prière juive, les derniers mots d’une stance reviennent en tête du bouquet suivant, générant une répétition tout à la fois obsédante et musicale. Délicatesse, retenue, émotion. Un langage ciselé où l’image le dispute à la métaphore.
 Pour Alain Suied, « l’enjeu de la poésie aujourd’hui tient peut-être dans sa capacité à rebâtir un rapport à l’Autre qui échappe au déni et au formalisme et se glisse dans les aléas de la mortalité pour resonger la commune absence des hommes au destin du monde et de l’univers ».
 
 Avec Alain Suied, qui a toujours soutenu que « le poème s’adresse au cceur des hommes » pour l’appeler à retrouver, face au vide spirituel béant de notre époque, le chemin de « l’harmonie multiple de la création », la poésie a encore beaucoup de choses à nous dire, à nous apprendre.