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Ainsi parlait Rainer Maria Rilke, lu par Marc Wetzel (La Cause Littéraire)

Derrière le dandy courtois, l’élégant, distant et tolérant névrosé qui pond de virtuoses lettres de condoléances (que la mort rêverait d’apprendre à lire), on devine chez Rilke, disait Jaccottet, « une nécessité aussi dure que celle qui fait errer une bête près de mettre bas en quête d’un gîte propice » (comme l’avoue Rilke au fragment 43).

Ce petit livre de très brefs morceaux (chronologiquement) choisis et traduits par G. Pfister l’illustre remarquablement : la précise et périlleuse mission de l’homme est, pour Rilke, d’élargir l’Invisible ici-bas. Élargir le visible, la technique et le jeu le font déjà, sans profit essentiel. Mais l’invisible (dont la pensée humaine n’est qu’un élément, un départ local) est bien à déployer et élargir, estime Rilke, ici-bas : transférer l’invisible dans un au-delà, par principe plus invisible que nous, qui n’en aurait cure, est vain.

Trois passages ici le disent : « Pas d’attente d’un autre monde, pas de regard vers l’au-delà, / seul le désir de ne pas profaner la mort/ et de s’exercer humblement au terrestre / pour n’être plus neuf entre ses mains » (fr.17) « Cette exploitation croissante de la vie, n’est-elle pas la conséquence d’une dépréciation de l’Ici-Bas qui dure depuis des siècles ? Quelle folie de nous détourner vers un Au-delà, alors que nous sommes ici pressés de toutes parts de tâches et d’attentes et d’avenirs ! Quelle imposture de confisquer les images de l’extase d’Ici-Bas pour les marchander au ciel, derrière notre dos ! » (fr.156). « … il s’agit d’intégrer tout le visible et le tangible d’ici dans un cercle plus vaste, dans le plus vaste cercle. Non pas dans un au-delà dont l’ombre enténèbre la terre, mais dans un tout, dans le Tout » (fr.209).

A cet effet, pourtant, ni la nature, ni à proprement dit l’art, n’aideront. La nature parce qu’elle travaille devant nous et en nous, mais non pour nous. Elle n’est qu’un modèle qui s’ignore, un summum innocent – trouble modèle de beauté comme une Vénus aveugle, d’horreur comme un témoin sourd-muet […] Mais même le visible et le tangible haut-de-gamme, c’est-à-dire le sensible prestigieux que l’art élabore, fait comme obstacle à la fluide et indéfinie ouverture requise. L’art n’est pas du tout là pour multiplier les artistes (fr.152) ni produire ces choses supérieures que seraient les œuvres d’art (telles sont en réalité les machines, fr.178), mais la parole poétique ne nomme les choses que pour les rendre à elles-mêmes, et ne nous inscrit dans le monde que pour nous y dissoudre. Nous intégrer à ce qui nous dépasse, voilà pour Rilke la tâche spirituelle de l’art, et non pas nous cloîtrer dans de l’indépassable.

Il y a pour cela deux moyens infaillibles d’échouer : la violence et la foi (y compris la foi de la psychanalyse dans la refonte rationnelle du moi malade). D’une part, en parvenant à écarter tous ceux qui les feraient disparaître, les violents ne peuvent qu’échouer à recevoir ce qui leur apparaît (le violent ignorera toujours que la force a tort de se donner raison) : « Nous les violents, nous durons plus longtemps. / Mais quand, dans quelle vie entre toutes, / sommes-nous enfin ouverts et recevants ? » (fr.182).

D’autre part, la foi (qui s’efforce d’aimer ce en quoi il faut croire) est un contresens, même spirituel : l’unique travail artistique et religieux, chez Rilke, consiste à aimer (et faire aimer) l’énigme, ce qui requiert cette « direction pour le cœur » : ne croire au divin que là où notre amour en dispose. Même sans ordre. « La foi ! Cela n’existe pas, oserais-je presque dire ! Seul existe l’amour. Forcer le cœur à tenir pour vrai ceci ou cela – ce qu’on appelle d’ordinaire la foi – cela n’a aucun sens. Il faut d’abord en quelque lieu trouver Dieu, avoir l’expérience de lui comme tellement infiniment, tellement absolument, tellement immensément disponible–, après cela, que ce qu’on saisit de lui soit crainte, étonnement, stupeur ou pour finir amour, cela n’a guère d’importance » (fr.147).

« La psychanalyse est une aide pour moi trop radicale : elle aide une fois pour toutes, elle fait le ménage. Me retrouver un jour nettoyé de cette manière me laisserait sans doute moins de chances encore que mon désordre » (fr.118).
La violence, qui fait mourir arbitrairement quelque chose en quelqu’un, et la foi qui l’y fait vivre illusoirement, passent l’une et l’autre à côté de la substance de la mort – qu’amour et travail, au contraire, fréquentent et cultivent.

Le lien entre amour et mort est, on le sait, le plus puissant chez Rilke : d’abord, dit-il (fr.191), à qui donc la mort pourrait-elle confier l’être qu’elle abolit sinon au cœur qui l’a aimé, c’est-à-dire qui l’a voulu silencieusement pour toujours ? Ensuite, puisque notre seule certitude est de mourir, rien ne nous est plus fidèle que notre mort : aucune de nos foucades, passes et pirouettes (fr.194) ne la découragera de nous atteindre (que rien de réel ne puisse semer pour toujours la mort, voilà le réel). Enfin, l’âme humaine est équipée d’origine pour traverser ce qui la nie ; puisque, disait Aristote, l’âme est d’une certaine façon toutes choses (qu’elle considère à loisir), et puisque qui peut le plus peut le moins, toute âme, même meurtrie ou traquée, peut toujours être et assimiler les rares choses qui la confirment. Ainsi
« Il n’est personne dans le monde dont la situation soit telle qu’elle ne puisse tourner au profit particulier de son âme » (fr.202).

Le lien entre travail et mort, enfin, est – dans ce florilège sobre et intelligent – partout suggéré : le travail fait se déplacer la force de vivre dans le monde et en l’être mortel lui-même : il est l’activité de vie qui structure le vivable (comme l’amour le mûrissable) et fédère les initiatives (les métamorphoses inspirées) des hommes : « Il n’y a rien de plus heureux que le travail, et l’amour, du fait même qu’il est l’extrême bonheur, ne peut être rien d’autre que travail »(fr.63).

« Tous les discours ne sont que malentendu. Il n’y a de compréhension qu’à l’intérieur du travail » (fr.77). Là où la vie fait des réponses ambiguës (puisqu’elle travaille toujours en même temps pour un être et pour le monde), la mort – assure Rilke – ne sait dire que oui ; mais c’est un oui devant l’éternel seulement, c’est-à-dire devant ce qui n’a jamais à durer pour être toujours : « La vie dit toujours à la fois oui et non. La mort, elle (je vous conjure de le croire) est la seule qui-dise-toujours-oui (= der Eigentliche Ja-Sager). Elle ne dit que cela : Oui. Devant l’éternité » (fr.195).

Ce qu’on découvre ici de Rilke, grâce à ce précieux petit livre, qui ne cache du personnage ni la passivité sociale (un migrateur égaré devenu vagabond, et un vagabond fluent et influent que s’arrachent les douairières), ni la régressivité (le poète ne semble arpenter le réel qu’en parcourant en marche arrière sa fuite même de lui), c’est le prodigieux chant de son esprit, l’indétectable souffle de cette pensée « qui aura fait tourner la barque sans toucher terre » (Jaccottet). […]

[La lecture de Marc Wetzel dont nous reproduisons ici des extraits a été publiée sur le site La Cause Littéraire le 7 mai 2018.]