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Ainsi parlait H. D. Thoreau, lu par Philippe Mathy (Le Journal des poètes)

J’ai déjà écrit ici tout le bien que je pense de cette collection. Pour le douzième volume, à l’occasion du deux-centième anniversaire de sa naissance, voici celui qui reste, malgré les dates (1817-1862), un contemporain capital. […]

De Thoreau, on ne connaît guère en France que Walden et l’essai sur La Désobéissance civile mais, en réalité, son œuvre est immense et encore largement non traduite en français : aux nombreux essais, récits et romans, il faut ajouter le Journal rédigé de 1837 à 1861 dont la traduction intégrale est en cours aux éditions Finitude par le même traducteur, Thierry Gillybœuf, éminent spécialiste de l’œuvre de Thoreau. […]

Peu d’auteurs ont eu un rayonnement aussi vaste et durable : dans le domaine politique, il a exercé une influence essentielle sur Gandhi ou Martin Luther King. En littérature, sur Stevenson, Henry Miller ou Hemingway. Tolstoï s’enthousiasme pour La Désobéissance civile et le traduit en russe. En musique, John Cage voit en Thoreau son maître. Pénétré d’humanisme gréco-latin, Thoreau voit dans le respect de la nature la source de toute sagesse : « Toutes les formes naturelles - feuilles de palmier et glands, feuilles de chêne, sumac et cuscute - sont autant d’aphorismes intraduisibles. » Le naturaliste, le moraliste et le pacifiste sont chez lui un seul et même homme. […]

H. D. Thoreau n’est pas de ces personnes douées pour la parole et l’écriture qui vous tiennent ou rédigent des discours remarquables sans jamais les appliquer dans leur propre vie. « Plutôt que l’amour, que l’argent, que la renommée, donnez-moi la vérité. J’étais assis à une table où se trouvaient une nourriture riche, du vin en abondance et des serviteurs obséquieux, mais la sincérité et la vérité en étaient absentes et je quittai cette table inhospitalière affamé. »

Poètes, écoutons-le. Le véritable artiste est celui dont la vie est le matériau : « chaque coup de ciseau doit entrer dans sa chair et dans ses os, et non gratter mollement le marbre. » Je pense aux poètes car H. D. Thoreau en est un et réfléchit à la création : « Le chemin du poète n’est habituellement pas celui du bûcheron mais de l’homme des bois » ; ou encore : « Nous devrions mettre à vivre la même douceur, la même délicatesse, qu’à cueillir une fleur. »

L’étendue de sa réflexion est bien sûr plus vaste, comme mentionné plus haut : l’économie, l’éthique, l’écologie dans lesquelles il n’est pas rare de trouver des accents prophétiques : « À quoi sert une maison si l’on n’a pas une planète acceptable pour l’y établir ? » Ou encore ceci : « Je crains que celui qui arpentera ces champs d’ici un siècle ne connaîtra pas le plaisir de faire tomber des pommes sauvages. Ah ! pauvre homme, il y a bien des plaisirs qu’il ne connaîtra pas ! »

Un livre à mettre entre toutes les mains, un livre dans lequel on revient butiner quelques extraits pour mieux parfois « désensabler nos vies » selon le vœu d’Henri Thomas. Et je n’ai pas évoqué l’intelligente préface de Thierry Gillybœuf qui mérite un grand bravo pour ce travail.

[La lecture de Philippe Mathy dont nous reproduisons ici des extraits a été publiée dans la revue Le Journal des poètes, 2/2018.]