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Adam

 Lorsqu’on jette une pierre dans l’eau d’un lac, elle y détermine une série de cercles concentriques qui s’agrandissent peu à peu autour de son point de chute. C’est la structure du livre de Roger Munier, Adam, qui se fonde sur le trajet accompli en lui par l’écoute des trois premiers chapitres de la Genèse. Il en reprend des mots, quelquefois des versets, dont il donne la référence en marge de son texte, et qui y passent et repassent, pour que s’y découvrent chaque fois de nouvelles charges de sens et d’émotion. Rien là qui doive au commentaire. L’auteur en revanche tourne autour d’une parole qu’il enlace de son émerveillement, comme on tourne autour d’une statue pour l’admirer sous tous les angles.
 C’est la raison pour laquelle Adam n’appartient à aucun genre susceptible de se laisser définir. Nouvelle version du mythe ? poème ? réflexion ? Sans doute un peu tout cela, sublimé par une écoute attentive, qui s’accorde de rêver. L’auteur a pour coutume de dire qu’il se tient à la lisière où poésie et philosophie s’effleurent. Ici, la pensée se noue à la lettre du texte biblique. Ses aspérités et ses surprises, sa poésie, sont mises en lumière, mais elles deviennent intelligence du texte. En outre, si Adam, qui est écrit en prose, s’apparente au poème, c’est à la fois parce que l’auteur y a laissé affleurer les trouvailles poétiques de la parole originelle et qu’il a accepté d’en laisser se propager le frémissement. D’où ses citations et l’extension qu’il leur donne bientôt. D’où encore des formules ramassées, qui en condensent la surprise, sans contrevenir à sa charge poétique, lourdes qu’elles sont d’énigmes qui viennent buter parfois contre les blancs de la typographie.
 Mais ce récit de la création est celui de la création de l’homme et c’est là ce que déploie Roger Munier. Avait-on pris garde, hors la théologie, de ce que la Genèse annonce, dans le langage narratif et charnel qui est le sien, de l’homme futur, et actuel, de sa fêlure, de son désir ? Seul artifice dans son attention au texte originel, Roger Munier campe dans Adam un ange qui a pour fonction d’en dramatiser le propos. Or cet ange vient énoncer sa perplexité devant créature si étrange. C’est qu’elle est cette créature tout ambiguïté, peut-être tout ambivalence. Née de la poussière, mais façonnée de la main de Dieu, à son image et à sa ressemblance, Adam, comme Dieu, presque Dieu, sans être Lui, ne cessera plus de chanceler entre infini et fini. Tout ce que dit l’auteur du déchirement induit par cette insertion dans le fini d’une image de l’infini, procède de l’émotion et de l’annonce d’un risque à venir. Comme il le dit encore, non sans humour, le rêve divin semble mal engagé. Il ne faut pas s’étonner que même en paradis une nostalgie gagne Adam. Dieu lui-même tente d’y remédier Il n’est pas bon que l’homme soit seul et les animaux n’y suffisant guère, Ève est bâtie, autre mot-clef de
cette méditation, et les pages que Roger Munier lui consacre, comme celles par lesquelles il définit le rapport qui va s’établir entre elle et Adam, sont purs bonheurs. […]
 On n’en finirait pas de noter les circonvolutions et les surprises heureuses de ce parcours, quand ce ne serait que l’attention que Roger Munier accorde à l’étrange question de Dieu à l’homme après la faute : Où es-tu ? Le dénouement du drame rendra l’homme à la promesse de son statut d’image plénière, par-dessus la finitude terrestre, y compris celle du Jardin.
Je ne peux que renvoyer au plaisir que procure tant d’ingéniosité pensive et sensible. Reste qu’une intelligence et un imaginaire se seront laissé traverser, informer, par une parole, dite la Parole, et que l’ensemble donne, en dépit de sa complexité, l’impression d’une clarté de source.