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99 blasons

 En reprenant le terme de Blason pour désigner le spoèmes rasemblés dans ce livre selon un plan géométrique rigoureux, Gérard Pfister réveille d ans l’esprit du lecteur une tradition venue de la Renaissance dont il s’attache à transformer le sens. Il nous donne ainsi un recueil inclassable et fascinant, à l’écart de la prodiuction poétique de cette fin de siècle.
 Les « Blasons » les plus connus sont assurément ceux que les poètes du XVI° siècle réunis autour de Marot consacrèrent au corps féminin. Clément Marot lui-même, après avoir composé en 1535 son célèbre Blason du beau tétin, proposa à ses amis, depuis son exil à Ferrare auprès de Renée de France, de rivaliser dans la glorification du corps de la femme, détaillé partie par partie. Le Blason du sourcil de Maurice Scève remporta la palme, mais la mode se transforma en fureur érotique et, pendant une vingtaine d’années, la plupart des poètes français, et particulièrement ceux de l’école lyonnaise, s’adonnèrent à l’art du Blason, non sans s’attirer les foudres de Marot lui-même, effrayé de ce qu’il avait déchaîné.
 Cette tradition courtoise demeure à l’arrière-plan de notre poésie amoureuse dès qu’elle se voue à la glorification du corps. On en trouve encore des échos chez Mallarmé, Apollinaire ou Jouve. C’est que le blason n’est pas pure description mais incantation magique, harcèlement verbal d’un objet singulier jusqu’à obtenir de lui que, partie détachée du Tout, il donne pourtant accès à cette totalité qui échappe à la description : comme pour prendre acte du fait que dire le Tout du corps (et l’absolue singularité de la personne) est au-delà des possibilités du langage. Renonçant à le saisir intégralement, la jouissance qui s’empare du corps le fait voler en éclats mais recueille chaque parcelle de la totalité inaccessible comme un fragment d’éternité : acte de deuil autant qu’acte d’amour. D’où, dans le blason, une violence que montre l’ambiguïté du verbe blasonner, qui signifie aussi bien louer qu’invectiver.
 Sous sa forme positive d’acte de célébration, le blason hausse le dire érotique au rang d’expérience métaphysique du corps considéré comme équivalent de l’univers dont la totalité n’est jamais visible. C’est au sens profond de cette tradition que Gérard Pfister se réfère pour dédier au « corps limpide de l’instant » l’un des livres les plus singuliers de cette fin de siècle. Instant fragmentaire, détaché du flux du temps, mais qui dans sa splendeur singulière désigne la totalité absente, l’originaire, ce qui ne peut se dire. Pour le dire, neuf séries de onze poèmes composent ce recueil. Leurs neuf titres : « Le désir », « L’abîme », « Le miroir », « Le ciel », « L’autre », « L’oubli », « L’offrande », « La présence », « La danse », désignent clairement son caractère d’itinéraire mystique. Un texte liminaire et un texte conclusif portant le nombre total des poèmes à 101, nombre dont la tradition pythagoricienne fait précisément un symbole d’union de la partie et du tout. Les 99 textes ont tous même forme double : un poème en prose suivi d’un ensemble de vers courts imprimés en italique, dont la diction rappelle un peu le ton de Guillevic (sans la verbosité creuse des poèmes tardifs de Guillevic).
 Si ces 99 moments méritent le nom de Blasons, c’est parce qu’ils appliquent à l’expérience du temps et à la conscience du présent la technique élaborée par la tradition courtoise. Ce sont des éclairs, des éclats, les fragments saisis dans un miroir, toujours de même forme, d’une réalité qui excède le langage mais appelle (et refuse en même temps) l’union amoureuse. Ces incantations ne masquent pas leur nature de prières, mais c’est une prière qui ne prétend pas connaître ni nommer son objet, qui dit seulement que le présent est ce qui est « donné » par une source indiscernable, dont le nom même est dérobé : il est le don entièrement gratuit du monde visible, un don qui s’annule lui-même comme tel puisque le donateur invisible efface à tout moment sa signature. Il ne faudrait donc pas croire que la lecture de ce livre soit réservée à ceux qui cherchent dans les livres la confirmation d’une foi préexistante (ceux-là n’ont probablement, rien à faire de la poésie).
 Dans la mesure où le livre de Gérard Pfister est un livre de recueillement, on peut certes le dire « religieux », si l’étymologie est exacte qui veut que la religion soit ce qui « relie ». Mais, en décrivant la condition humaine comme désir (« S’il est une prière, que ce soit celle-là : qu’il te soit donné de connaître ton désir »), en affirmant que « le dieu » vers lequel ce désir se tourne (et que l’auteur se garde de nommer « Dieu ») est un « dieu tremblant », en suggérant que la vie divine ne peut être pressentie que dans « l’étrange limpidité de l’instant », Pfister parvient à échapper aux canons de la poésie religieuse et aux dogmes d’une « foi » répertoriée. Il nous donne un livre qui, comme l’admirable et mystérieux Livre des anges de Lydie Dattas dont il est l’éditeur, retrouve d’abord le chemin d’une expérience grave, universelle et nécessaire qui, en poésie aujourd’hui, est précieuse parce qu’elle est devenue rare : celle de la joie.